Apprendre l’Art : la réalité subjective de la réalité objective

Traduction de l’article écrit par le Dr. Marco Quarta que vous pouvez retrouver en version originale ICI.

Quelle est l’essence intrinsèque d’un Art ? L’Art de l’escrime, en particulier, ou en général, l’héritage complet des arts martiaux et des sciences de l’Occident. En incluant l’escrime classique, la boxe, la lutte, leurs formes modernes et leurs traditions martiales originelles.

L’Art est un mélange de deux aspects : le passé et le présent, le subjectif et l’objectif. L’ombre et la lumière. A partir du passé, l’Art est insufflé à une structure solide, validé et testé au fil des générations avec l’expérience des situations réelles, telles que les duels, les batailles et les défenses contre les agressions. L’escrime établit une structure propre, basée sur « mode, temps et mesure » (tactique/technique, timing, mesure). C’est hautement scientifique. Elle émergea des expériences de batailles séculières mais fut façonnée dans les esprits des guerriers érudits européens de la Renaissance (comme Fiore dei Liberi, Vadi, Manciolino ou Marozzo, du 14ème au 16ème siècle). Finalement elle se rationalisera en modèle géométrique, mathématique et physique, en  philosophie élaborée (débutant approximativement avec Agrippa au 16ème siècle). Nous pouvons trouver un courant principal et l’exacte même structure qui apparut à la fin du Moyen-Age et qui se solidifia lors de la Renaissance italienne (débutant avec l’école de Bologne) dans toutes les écoles jusqu’à nos jours. Chacun des auteur depuis lors maintient les mêmes principes et concepts. Agrippa, Giganti, Capoferro, Fabris, Rosarol Scorza, Parise, Radaelli, Nadi, Gaugler, etc etc… (pour ne citer que quelques maîtres du passé), ou de façon similaire des maîtres d’escrime contemporains. C’est la raison pour laquelle, en lisant un manuscrit ou un traité d’escrime, avec un certain raisonnement et un entrainement empirique, quiconque un tant soit peu doué avec un minimum de « grano salis » devrait être capable de mettre en ordre la structure « de base » de l’Art.

[NDT : forme latine complète : cum grano salis = prendre avec un grain de sel, signifie ici prendre avec une certaine forme de scepticisme, avec réserve)

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Coder le Côté Obscur

Toutefois, il existe une composante essentielle de l’Art. Elle est moins exposée et  gît sous la surface, au fond de la conscience de chaque pratiquant. C’est l’expérience subjective de la réalité. La façon dont votre personnalité décode la réalité au travers de votre propre expérience. Expérience qui est filtrée par les sens. Des sens qui sont « personnalisés » puisque chaque personne possède ses propres informations génétiques et épigénétiques, toutes modulées et répercutées par l’environnement qui pousse  le fameux « phénotype » (l’ensemble des caractéristiques observables chez un individu résultant de l’interaction entre son génotype et l’environnement). La plasticité cérébrale (ou neuroplasticité) qui se produit lors du développement et, à une moindre mesure, dans la vie d’adulte, forme l’entière architecture de l’esprit. Comme résultat, nous encondons tous la « réalité » de différentes façons, nous nous y adaptons de diverses manières, en nous basant sur nos propres prédispositions et talents. Ainsi, nous nous exprimons différemment dans notre psychomotricité, dans la façon dont nous nous déplaçons et répondons au monde physique, à ses forces, gravité, temps et vitesse. En d’autres mots, il n’y a pas de « réalité » singulière qui peut être partagée parmi différents corps-esprits. Il y a des lois communes qui régulent la réalité, objectivement, à laquelle chaque individu répondra équitablement mais subjectivement, en intégrant toutes les informations en résultat personnel. Voilà le « côté obscur » de l’Art. Ce que vous choisissez de devenir. Là où le malin (ou démon, génie – le gêne…) se cache entre les lignes. C’est ce en quoi et comment votre propre art sera généré, transmis au travers vous par un Maître et/ou par expérience. C’est le côté « sombre » car c’est invisible, caché, ésotérique, « chthonien » [NDT : relatif au monde souterrain]. Opposé à ce qui est exotérique, exposé, révélé, vérité de la réalité, objectivement abstrait. Nous fabriquons des modèles, tel que le chemin le plus court et le plus rapide entre A et B, la ligne droite. Une ligne qui est une approximation de la « réalité » car il n’existe rien en tant que « point » (élément abstrait adimensionnel) ni de « ligne » connectant deux « points ». En « réalité », chaque être humain devrait appliquer, avec de plus ou moins grandes différences, cette simple vérité. En principe, en modelant l’action, ils se ressembleraient tous, en faisant la même chose. Et par souci pour l’art, ils appliqueraient en effet les mêmes principes. Une séquence type : déplace ton épée de parata in prima interna vers une coupe manrovescio (ou interno) en tendant le bras en une ligne droite de A vers B, en affondo (fente) en finissant en position seconda. C’est une exécution linéaire de commande, basée sur une géométrie précise (prescrite) et des coordonnées, en d’autres termes, c’est un algorithme qui peut se transmettre de Maître à élève, avec un livre comme moyen intermédiaire possible. Avec des mots plus modernes, on peut dire que le maître peut « coder » ses élèves en les programmant afin d’exécuter les éléments de l’art.

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En dépit de ce modèle simple, des esprits incarnés, tels que les êtres humains, ne sont pas qu’un ensemble de matériels informatiques (un corps avec un cerveau=hardware) et de logiciels (l’esprit émergeant du corps=software), ils incluent aussi des wetwares : des éléments cellulaires, de la matière vivante. A l’intérieur, la « vie » est biochimiquement entretenue par le feu du chaos, des procédés thermodynamiques qui dépendent de l’instabilité et du caractère aléatoire des matières dynamiques. Ce désordre chauffé génère l’ordre de la matière, telle que la structure ADN et le repliement des protéines, mène finalement à un organisme humain entier exécutant une affondo(fente avant). Dans la pénombre de ces matières vivantes gît le mystère de la subjectivité, dans chaque cellule, dans chaque neurone. Mais ce côté obscur est intrinsèquement combiné et fusionné avec le côté clair du Rationnel ou Logos. L’architecture qui permet de penser à l’architecte. Combiné ensemble, ils sont « l’Esprit » de l’Art, exprimé par une exécution individuelle et personnelle.

A présent, alors qu’il est possible de transmettre la façon de décoder la réalité basée sur des principes abstraits, en utilisant le Logos cristallisé en des règles et des figures géométriques spécifiques, il se pourrait qu’il ne soit pas tout à fait évident de faire passer la réalité subjective. Ce que nous appelons le « style » du Maître, son habilité, son expérience mais également, au bout du compte, sa capacité à gérer l’Art à un haut niveau personnel. En procédant ainsi, cela apporte une contribution originale à l’Art, l’aidant par conséquent à grandir. C’est cela qui sépare un Maître d’un élève. Cette situation, en réalité, pose un défi subtil : apprendre l’escrime, par exemple, d’une source « non vivante » (c.à.d un livre) est possible. Toutefois, ça se limite à un « niveau simpliste ». Le « niveau sombre » sera immature, sans expérience et vide. Sans les « codes » inoculés par un maître, par exemple, la capacité à interpoler l’enseignement d’une source écrite manquera de structure afin de remplir le vide avec le langage inexprimable d’un enseignement.

Il y a une autre option, les codes ésotériques d’un Art peuvent être mis en œuvre avec de nouvelles expériences personnelles sur le terrain, exposant l’esprit-corps à une nouvelle « réalité » expérimentée et filtrée avec les clefs apprises afin de structurer les fondamentaux rationnels de base de l’art. Les résultats peuvent être tout à fait efficaces et raffinés. Cependant, cela provoque l’émergence de nouvelles variations. L’Art va changer, dans un ordre de grandeur qui va de minime à maxi. En d’autres mots, en partageant le même « génome informatif », un étudiant de l’Art « s’auto-encode » à partir d’une source écrite (on peut aussi dire que c’est codé à une période et un endroit différent par l’esprit d’un Maître, qui n’est pas physiquement présent). Après cela, laissé tout seul, il décode l’Art, remplissant le vide au travers de son expérience personnelle (qu’elle soit mélangée à d’autres connaissances culturelles, différentes de la source/auteur).  Le résultat n’est pas exactement de la lignée originelle, mais une dérive en nouvelles forme de l’Art. Le « côté obscur » du maître d’origine est perdu. La question est, combien et quelle partie de cette « matière sombre » a été transmise au fil des siècles pour arriver jusqu’à nous ? Il est difficile de répondre à cela. Une ligne de travail est basée sur la recherche de ce faible niveau de connaissance aux endroits où elle a été transmise et heureusement conservée. Aujourd’hui, par exemple, ces endroits gisent dans les corps-esprits des maîtres d’escrime moderne. On les retrouve également chez les maîtres des écoles traditionnelles qui ont hérité, de père en fils, de certains styles ou écoles d’escrime (en Italie, non seulement d’épée mais également de couteaux et de bâtons).

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Qu’est-ce qu’exactement ce « côté obscur », ce « code caché » ? Un contenu informatif basé sur un langage qui n’est pas transcrit en mots. Certaines personnes l’ont modelé en qualia (/ˈkwɑːliə/ or /ˈkweɪliə/; forme singulière: quale), exemple individuel du subjectif, de l’expérience consciente. Transmettre la qualia à une autre personne requiert un partage personnel direct de « l’esprit incarné ». Quelques chercheurs ont traité ce problème en investiguant le mécanisme du processus d’apprentissage. De façon intéressante, les zones spécifiques du cerveau où des groupes de neurones connectent le cortex visuel préfrontal aux zones de fonctions motrices peuvent correspondre soit à 1) exécuter le mouvement, 2) observer quelqu’un en train d’exécuter le même mouvement, 3) penser à exécuter ce mouvement. Ils sont appelés « neurones miroirs » et sont un élément crucial de l’émergence dans l’esprit de la conscience avec la particularité d’apprendre en imitant et en imaginant. En termes pratiques, une façon d’absorber la  qualia d’un maître est en montrant l’exécution et assister l’élève d’un langage non verbal.

Même dans les sources historiques, chaque auteur essaya d’instiller sa qualia dans le travail écrit. En utilisant l’art, la poésie, les descriptions, etc… Les Maîtres parlaient à leur élèves. Ils leur donnaient le « cœur » de leur enseignement.  La « Fleur de Bataille », dit Fiore de Liberi dans son travail écrit non pas pour des paysans mais pour des princes. Marozzo écrivit pour aider ses élèves à mémoriser, se souvenir et rafraichir son propre enseignement, pas pour leur apprendre directement. Chaque auteur apporte sa touche personnelle, ses différences, ses clefs et en fin de compte les éléments de sa propre qualia. Cependant, un travail écrit ne pourra compenser le manque d’une personne, dont la qualia dépend de lui-même en tant qu’être à part entière.

Dans une interview parue en 1985 par le maître d’escrime Livio di Rosa (1912-1992) [vidéo en dessous], le sens d’enseigner la « réalité » est exprimé ici de façon intéressante par le Maître. Il dit que pendant l’enseignement, on devrait montrer (en particulier pour les jeunes pratiquants) l’exécution sans s’attacher à l’explication technique de la mécanique. En faisant cela, les élèves vous imitent simplement, en suivant leurs instincts et leurs capacités à reproduire votre action, rythme, prestation. Ils apprendront ainsi seulement la même exécution montrée par le maître. C’est un point intéressant qui reflète ce que la neuroscience aujourd’hui a identifié comme le mécanisme neural pour apprendre les fonctions motrices et cognitives. En d’autre mots, apprendre par imitation est une façon pour notre cerveau, au travers des sentiers neuraux tels que ceux régulés par les neurones miroirs, de transférer la qualia d’un esprit à un autre, ajustant ainsi le niveau d’exécution du corps à la « forme, qualité et style » du mouvement. Maître Di Rosa, dont les efforts ont été récompensés de plusieurs médailles d’or olympiques était connu pour avoir créé des « artistes » plutôt que des « robots » de l’escrime. Il était le frère du 5 fois médaillé d’or Manlio, et il débuta la voie de l’enseignement de l’escrime en 1939. Son escrime était une escrime classique révisée, adaptée pour le sport olympique mais contenait encore l’essence même de l’art originel. Il fut l’élève du médaillé d’or olympique, maître d’escrime et duelliste Nadi.

Di Rosa conserva des éléments de l’escrime classique dans l’application sportive, comme la façon de se retirer de la mesure adverse ; ou comment ne pas déclencher une affondo (fente) à partir du pied avant ; ou encore comment réaliser une finta larga (feinte dans un mouvement ample) afin d’induire des réponses volumétriques pouvant être plus simples à contrer. C’est une affaire de « style », presque de goût, mais c’est ce qui fait la différence entre un champion olympique et un escrimeur amateur voire entre la vie et la mort lors d’un duel. La qualia peut change votre Art, vous permettant d’atteindre le niveau supérieur tout en saisissant l’essence profonde d’un Art.

Une étude pilote expérimentale

En nous basant sur l’hypothèse que le contenu de l’enseignement de l »Art de l’escrime est composé de : 1) un cadre structuré-logique-géométrique-rationnel, et 2) un ensemble de qualia qualitatif-subtil-sensoriel-irrationnel, nous décidâmes d’approcher le problème de façon expérimentale. Les résultats de cette étude en cours seront publiés dans une revue scientifique. Toutefois, nous voulons donner ici un bref aperçu afin d’anticiper et de partager avec la communauté nos résultats issus d’une petite étude pilote limitée.
Brièvement : tout d’abord, nous avons demandé si les trois groupes d’étudiants impartiaux , d’un même niveau et de même cursus académique et sans aucun entraînement à l’escrime pouvaient avoir les mêmes interprétations d’un traité historique d’escrime. Nous avons choisi un nombre égal de participants et nous les avons mis aléatoirement dans des groupes d’un même nombre (Alpha, Gamma, Oméga). Nous avons demandé dans un temps défini à tous les participants d’étudier et de tirer une interprétation des actions de la rapière historique italienne, à partir des sources d’origine : en particulier, en combinant les écrits des auteurs d’escrime de la Renaissance italienne, Capoferro, Giganti et Fabris (nommés ici « CGF ») afin d’évaluer et de reconstruire des actions comme une azione a controtempo (action à contre-temps) basée sur la Cavazione-Affondo e Stoccata (désengagement-fente et estoque). Nous avons ensuite évalué quantitativement (par exemple, en utilisant des capteurs sensoriels ou d’autres équipements de collecte d’informations) un nombre de paramètres techniques, biophysique et biométrique lors d’ assalti (assauts) et nous avons trouvé aucune différence significative entre les groupes.

Dans un deuxième temps, nous avons voulu demander si l’addition de la qualia aux compétences affectait différemment la capacité d’interprétation et l’exécution de l’information traités dans un manuel d’escrime. Pour répondre à cette question, nous avons exposé le groupe Alpha à trois cours d’escrime donnés par trois maîtres différents qui avaient eu une filiation directe d’enseignement aux escrimes classiques italiennes (des écoles du 19ème et 20ème siècles) ; le groupe Gamma fut exposé à trois cours donnés par trois maîtres d’escrime historique qui étudient les écoles historiques ; le groupe Oméga fut exposé à trois cours donnés par trois maîtres d’escrime italienne olympique. Nous avons par la suite mis au défis tous les participants d’étudier et de tirer une interprétation d’une nouvelle combinaison extraite du CGF. Nous avons après cela, évalué les mêmes paramètres enregistrés initialement. De façon intéressante, nous avons remarqué que le groupe Alpha et Oméga réalisèrent de façon significative mieux dans la majorité des paramètres analysés comparé au groupe Gamma. Dans l’exemple montré ici, le score final moyen en 10 assauts, contre différents adversaires, alle dieci stoccate (en 10 touches) qui compte lorsque l’on effectue une contro-stoccata (contre-estoque). A partir de ces résultats, nous pouvons conclure que l’addition de la qualia dans le processus d’apprentissage semble affecter l’intégration de l’exécution psychomotrice et peut contribuer à un résultat quantitatif et qualitatif.

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En conclusion, nous suggérons que dans le travail d’interprétation de l’escrime historique, une attention particulière donnée à l’ensemble des bons outils est nécessaire afin d’atteindre un résultat spécifique.  En particulier, la nécessité de sélectionner et d’inclure une qualia spécifique devrait être prise en considération dans sa capacité  d’affecter le résultat final et en transférant les contenus d’un Art, transmis au travers différents moyens (hardware, software, wetware ou « mindware ». NDT mind=esprit). Plus de travail est requis et de nouvelles investigations sont en cours. Cependant, nous suggérons d’être prudent lorsque l’on travaille dans la propagation, la transmission et l’évolution de la tradition des arts martiaux occidentaux. La reconstruction des arts martiaux historiques devrait prendre en considération plusieurs éléments qui pourraient contenir, en des formats différents, à la fois des informations qualitatives et quantitatives, disponibles en  cette époque moderne pour des chercheurs et artistes modernes.

Afin de contacter l’auteur :

Dr. Marco Quarta – mquarta at stanford.edu

Stanford University School of Medicine – Dept. of Neurology and Neurological Sciencies – California

4 thoughts on “Apprendre l’Art : la réalité subjective de la réalité objective

    1. Nous avons en Europe un passé plus que très riche et nourri d’influences diverses. Philosophie, paganisme, ésotérisme, alchimie,… il est normal de retrouver ce syncrétisme dans nos pratiques. Ce sont des univers vastes et qui donnent le vertige dès qu’on y met les pieds. D’une profondeur abyssale 😉 merci pour votre commentaire

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