I Beati Paoli…

Je vous souhaite une bonne lecture et un bon voyage dans le temps à la rencontre d’un groupuscule de personnes qui ont laissé une trace notable dans l’Histoire la Sicile…

Pour retrouver cet article dans son intégralité et dans sa langue d’origine, c’est par ici —>I misteri di Palermo

Des mystères, Palerme en cache beaucoup. Mais il y en a un en particulier qui dure depuis plus de cinq siècles : le secret d’une secte secrète formée par des vengeurs, également justiciers et sicaires : les tant redoutés “Beati Paoli”.

Les origines

Aux racines du mythe des Beati Paoli (probablement appelés ainsi en référence à Saint François de Paule), ils seraient un groupe appelé i Vendicosi, une association secrète active en Sicile et autour de laquelle s’est formée une aura de légende. On en parle déjà aux environs de 1185 dans la “Breve Cronaca di un Anonimo Monaco Cassinese” qui les décrit ainsi :
“Un nouveau genre d’hommes qui étaient appelés les Vendicosi, surgissant dans un lieu du Règne que le dudit roi Guillaume (Guillaume II de Hauteville, Roi de Sicile 1153-1189) fit en partie pendre ou en partie châtier”.

D’autres références les mentionnant nous parvinrent au travers de la “Cronaca di Fossanova”, un opéra anonyme qui contient des faits et des annotations jusqu’à 1217, année de sa probable composition. Le texte dit :
1186. Surgit en cette année du Règne de Sicile une certaine secte d’hommes vains, lesquels se faisaient appeler Vendicosi et tous les maux qu’ils pouvaient commettre ne s’opéraient pas le jour mais la nuit. A la fin, Adolfino di Ponte Corvo, lequel avait été maître et chef de cette secte, condamné par une réelle sentence fut pendu, et beaucoup d’autres furent marqués au fer rouge”.

Palermo, 1835. Par ces paroles, l’officiel napolitain Gabriele Quattromani -qui servait dans les troupes bourboniennes en Sicile- décrivait pour la première fois de façon claire le mystère de la secte des Beati Paoli” :
“Dans les années qui suivirent le 15ème siècle, surgit une secte ignorée depuis longtemps qui avait pour but de punir les coupables que les lois ou les faveurs avaient laissés impunis […] La secte des Beati Paoli était répandue en Sicile, sans doute aussi dans l’Italie méridionale. Il m’a été dit que les principaux protagonistes de la secte fussent à Palerme et l’on m’a montré un souterrain de San Giovanni alla Guilla (NDT : pour la parenthèse, cette église rentra – lors de la reconquête chrétienne par les Normands au début de l’an Mil – dans un complexe d’édifices réalisé afin de donner l’hospitalité et des soins aux pèlerins qui parcourraient la Via Francigena. Tiens tiens, cette route ne vous est pas inconnue si vous êtes un lecteur de mon blog. Si non, libre à vous de chercher l’article correspondant). Dévoués, rigides dans les coutumes, fréquentant les églises, charitables, ils avaient le sacrement de punir en tuant sans miséricorde ceux qui étaient reconnus selon eux coupables, qu’ils furent même des amis, des parents ou époux. C’est à eux qu’avaient recours les opprimés, […] et gare à celui qui se voyait prononcé une sentence capitale par les Beati Paoli, qu’il en soit par ailleurs avisé, lorsqu’il ira jusqu’à fuir sa terre natale, le fer de l’assassin ira partout le rejoindre. Je ne sais pas comment cette terrible secte s’est éteinte et je ne pense pas me tromper en la croyant fille de celle qu’on appelle en Allemagne Tribunal Secret de Westphalie ou Saint Vehemé ou Vehemé Gerichte”.

Voilà donc ce qu’écrivit Gabriele Quattromani dans la “Lettre sur Messine et Palerme” de Paolo. R, datée de 1836.

Il reprit des sources plus anciennes faisant référence surtout aux informations contenues dans “Voyage en Sicile et dans la Grande Grèce” de Joseph Hermann von Riedesel en 1773 dans lequel nous retrouvons le description suivante :
“Du temps de l’Empereur Charles Quint  (1500-1558), se forma à Trapani une confrérie appelée de Saint Paul, dont le but fut d’imposer sa puissance aux autorités et à la population comme de juger chaque habitant de la ville ; quiconque fut condamné par cette séance plénière était irrémédiablement perdu ; les confrères chargés de ce devoir de mort ne devaient sans objecter supprimer l’homme secrètement jugé”.

Vérité ou imagination populaire ?

Il est bon de considérer que la recherche historique nécessite des sources objectives qui puissent offrir les garanties nécessaires pour une reconstruction concrète des faits. Et bien, à Palerme nous trouvons la rue et la place dédiées aux Beati Paoli. Ici, se trouve la maison dans laquelle, selon la tradition remontant à la fin du 18ème siècle, se trouverait une grotte occulte dans laquelle les membres du tribunal tant redouté se retrouvaient afin de tenir leurs procès. La maison fut décrite par le marquis Francesco Mario Emanuele di Vallabianca en 1790 dans les “Storie letterarie tessute di varia erudizione sacra e profana spettante la gran parte alla Città di Palermo e al regno di Sicilia”. Les Beati Paoli agissent loin de la mer, des couleurs et de la lumière du sol brûlant palermitain, ils se terrent dans les antres obscures et les galeries souterraines de la ville. La Palerme souterraine est riche de légendes sur les Beati Paoli : on parle d’un ensemble à l’intérieur d’un large banc de roche dans lequel se trouvent ce qu’on appelle les “chambres du sirocco”. Elles étaient utilisées au 16ème siècle comme refuge contre la chaleur estivale. Selon la légende, l’une de ces chambres, présente dans le quartiere Capo et à l’intérieur d’une zone utilisée comme cimetière chrétien fut jadis le siège du Tribunal des Beati Paoli. L’atmosphère est pesante comme toute atmosphère de “lieu de mystère” dans lequel le soleil n’entre pas et la pénombre cache des secrets qui ne sont pas destinés à être mis sous la lumière. Ainsi ne furent jamais exposés les délits attribués aux Beati Paoli. Combien et contre qui étaient attribués ces crimes ? Difficile de dire si la secte ne servît pas de bouc émissaire lorsque l’on ne trouva pas ou l’on ne voulut pas trouver les commanditaires et les exécuteurs de délits. Ou si l’on a voulu reconnaître dans les Beati Paoli une sorte d’ “anges vengeurs” afin de donner une aide symbolique aux désirs de vengeance qui animait les personnes frappées injustement ou contre lesquelles s’était acharné la méchanceté humaine. Un lieu de siège prétendu, une rue et une place ne suffisent pas à situer dans l’Histoire l’univers obscur de ce tribunal. Les histoires orales, rassemblées par l’historien des traditions siciliennes Salvatore Salomone Marino (1847-1916) racontent ceci :

“A ces hommes on donnait ce titre car ils étaient tous des hommes qui jouaient les dévots : le jour, afin de savoir au mieux les choses qui se passaient, ils allaient habillés comme des moines de Saint François de Paule et restaient dans les églises à réciter le Rosaire (en simulant) : la nuit ensuite ils racontaient ce qu’ils avaient vu et savaient, pour ensuite ordonner les vengeances”.
[…]

Le Tribunal des Beati Paoli

On raconte qu’il avaient l’habitude de se réunir après minuit, à la lumière des bougies, dans les cryptes souterraines du quartiere del Capo, et de se présenter avec une capuche noire sur la tête, même lorsqu’ils n’étaient qu’entre eux. Après avoir fait le procès dans lequel on décidait si  la personne reconnue coupable de délit contre des personnes et restée impuni par la loi officielle devait vivre ou mourir, forts de l’halo de mystère qui les entourait, ils exécutaient les sentences où qu’elle soit. Leurs verdicts étaient sans appel et impitoyable, pour celui qui était condamné à mort, aucune issue n’était possible : on le kidnappait, l’encapuchonnait et on le menait devant le chef, il était immédiatement poignardé à mort. Le repaire présumé des Beati Paoli est accessible au travers d’une crypte existante dans l’église palermitaine de Sainte Marie de Jésus, qui donne sur la place alors dédiée au clan redouté. Une seconde entrée donne sur la ruelle des Orphelins qui mène à la susdite esplanade. [… ] Le souterrain fut utilisé comme refuge durant la seconde guerre mondiale contre les bombardements.

Les diverses sources ne convergent pas toutes sur la façon dont  justice fut administrée. Encore aujourd’hui beaucoup se demandent encore si les Beati Paoli étaient des justiciers implacables ou de cruels assassins, protecteurs et vengeurs des opprimés ou bien d’obscurs sicaires sauvages. Et enfin, il est bon de rappeler que certains historiens ne sont néanmoins pas sûrs non plus que cette secte ait réellement existé.


La littérature n’est pas en reste sur le sujet, je vous conseille vivement l’œuvre de Luigi Natoli qui est le roman populaire sicilien par excellence. Clickez sur le lien pour un aperçu de l’histoire.Le Bâtard de Palerme
Vous plongerez des deux pieds dans cette Sicile féodale et suivrez les intrigues qui se nouent et se dénouent au fil des nombreuses pages (environ 2500 sur 3 tomes). Prenez garde toutefois à la justice des hommes à la capuche…

Pour finir, je ferai juste un aparté sur la déclaration du plus célèbre repenti de Cosa Nostra, Tommaso Buscetta lors du maxi procès.

“Ils m’ont dit qu’elle était née pour dé.fendre les faibles des abus des puissants et pour affirmer les valeurs de l’amitié, de la famille, du respect de la parole donnée, de la solidarité et de l’omertà. En un mot, du sens de l’honneur. […] Parce que nous les Siciliens, nous nous sommes sentis négligés, abandonnés par les gouvernements étrangers mais aussi celui de Rome. Cosa Nostra, pour cela, faisait la loi dans l’île au lieu de l’Etat. Elle l’a fait lors de diverses époques historiques, même lorsqu’elle ne s’appelait pas encore Cosa Nostra. Je sais qu’une fois elle s’appelait I Carbonari, puis s’est appelée I Beati Paoli, c’est seulement par la suite qu’elle s’est fait appeler Cosa Nostra“.

Entre mythe et réalité, profane et sacré, légalité/illégalité, ce n’est pas l’unique article qui traite de ces thèmes vous l’aurez compris. Si vous êtes suffisamment attentif, vous verrez que se tisse une toile entre les divers sujets exposés ici. Mon but n’est pas de faire l’apologie publique d’aucune sorte d’idéologie ou de groupuscule politique. Le blog se veut culturel et historique et  je cherche à adopter une approche la plus neutre possible sur des sujets parfois sensibles. Il faut creuser et ne pas s’arrêter à la première information donnée. Tout est affaire de point de vue, il est bon de voir les choses sous différents angles afin de mieux les appréhender. La vérité est comme un miroir cassé. Chacun en possède un morceau, l’essentiel c’est de ne pas croire que le morceau que l’on détient est LE miroir.

et moi j’essaie justement au fil des longues recherches de recoller les morceaux…

@ bientôt !

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