la beidana vaudoise

Il y a quelques temps j’ai évoqué dans l’article intitulé « Les outils de chez nous », ces fameux outils agricoles qui pouvaient servir en cas de besoin d’armes défensives. Je vous avais sommairement parlé de la beidana sans toutefois y accorder plus de lignes. C’est chose faite aujourd’hui car cet article lui est totalement consacré. Comme vous pourrez le constater, cette ambivalence arme/outil est ici très marquée. Emblème d’une région et de toute une communauté, faisons à présent une escapade dans les vallées piémontaises et partons à la découverte des vaudois afin d’en apprendre d’avantage.

Pierre Vaudès/Valdo, un riche marchand Lyonnais a voulu suivre l’exemple des apôtres du Christ. Il lègue sa fortune et avec quelques compagnons, fonde la fraternité des Pauvres de Lyon. Laïcs et de surcroit composés également de femmes, ils n’avaient par conséquent pas le droit de prêcher. Ils sont chassés de Lyon par l’Archevêque Jean Belle-mains. C’est la naissance des vaudois. Très acerbes envers l’Eglise, ils refusent tout compromis avec le pouvoir politique et contredisent catégoriquement un bon nombre de points de doctrine. Ils aspirent à une vie de pauvreté et de simplicité, ils sont par essence non-violents.

 

Ils finissent par inquiéter le Clergé car de véritables communautés se sont crées notamment dans le Sud de la France, en Italie du Nord et en Bohème (ce qui est devenu aujourd’hui une région composant la République Tchèque). Nombreuses sont les personnes qui sont séduites par ce mouvement. Au Moyen-Age ils seront très étendus dans toute l’Europe.  Une partie des vaudois du Piémont et du Dauphiné émigre à la fin du 15ème siècle en Provence dans une vingtaine de villages du Lubéron. Ils adhèrent à la Réforme et sortent ainsi de la clandestinité, les « barbes » (nom donné aux prédicateurs vaudois au Moyen-Age) ne sont plus itinérants et sont rattachés à une paroisse.

       
Témoignages de la présence vaudoise en Provence.
(Merci la famille D. pour ces photos)

 


La lumière luit dans les ténèbres, symbole de l’Église évangélique vaudoise

Après avoir été totalement déclarés hérétiques, ils sont persécutés, massacrés et certains finissent même sur le bûcher. Une véritable croisade est lancée contre ce peuple, je vous le rappelle, non-violent à la base. Les rescapés, pour s’en sortir doivent s’intégrer au monde Protestant ou abjurer leur foi. Des communautés entières périssent et sont réduites à néant (notamment en Calabre).


1655, année du massacre, la beidana est déjà documentée

En 1689 sous la pression du Roi de France Louis XIV, le Duc de Savoie persécute les vaudois des vallées alpines. Une résistance armée se met alors progressivement en place dans le Piémont. Influencés par quelques prédicateurs, ils finissent par prendre les armes. Vous voyez enfin où je veux en venir n’est-ce pas ?

Une résistance s’opère et sous l’influence de quelques prédicateurs, les Vaudois abandonnent leur non-violence et prennent les armes. Les pasteurs veillent à la discipline des troupes et interdisent le pillage. Ils reçoivent l’aide des Réformés.

Chaque affrontement est précédé d’une prière et du chant des psaumes, une sorte de guerre sainte est lancée contre les français. Le rapport de force est largement en leur défaveur mais certains faits d’Histoire méritent que l’on s’y attarde sous l’impulsion de personnages emblématiques tel Giosuè Janavel dit Il leone du Rorà. Pour en savoir plus je vous renvoie au chapitre 1 du livre « Sur le Fil de Lame ». Et oui, je ne vais pas tout dévoiler ici non plus…

Venons-en à présent à l’objet en lui même.

La beidana est à la base un outil agricole depuis le 13ème siècle. Pas de doute quant à son utilisation à ses débuts car les paysans vaudois étaient, on l’a vu, non violents. Par la suite il leur était interdit de porter une quelconque arme donc une seule solution : contourner cette interdiction avec finesse.  C’est donc au moment où ils durent résister à l’oppression française que cet objet si particulier a littéralement changé de statut. Il équipera les milices vaudoises car revirement de l’Histoire oblige (et l’Histoire en est pleine), ils combattirent les français au côté de l’armée savoyarde.


Milicien vaudois au combat lors de la bataille de Marsaglia (Octobre 1693, 13 000 morts environ).

 

De dimensions, de poids et de formes différentes elle possède toutefois des spécificités et une élégance rustique bien à elle. La décoration qui se trouve à la pointe de l’objet pouvait s’encastrer dans une sorte d’éperon fixé à une table et ainsi servait à couper le pain (à la manière d’un coupe papier). Suivant les sources on la retrouve sous le nom de beidanafalcetto (serpette). La lame rappellera aussi dans certains cas un cimeterre. Les limite entre elles sont très fines comme vous pouvez le constater sur les image ci-dessous.


beidane de formes diverses

Elle se distinguera au fil du temps par ses décorations élégantes, symbole d’une évolution de quatre siècle d’Histoire. Le modèle le plus recherché est celui avec la boucle à l’extrémité de la pointe et le motif « perforé » dans la lame (souvent un cœur).


La volute décorative si caractéristique, en plus d’être élégante, pouvait servir à pendre la beidana à un clou. Le codolo finissant en crochet en bout servait au port à la ceinture et dans certains cas, il pouvait faire office de garde. Enfin sur le côté de la lame, on y trouvait parfois un brise-lame. Ces versions sont bien entendu éloignées de la fonction agricole du début.


Pas de volute ici mais une pointe « spuntone » qui permettait de tirer des troncs ou de perforer facilement l’ennemi

 


Garde et brise-lame

Je ne peux bien entendu pas présenter toutes les beidane, il existe des musées en Italie pour en voir d’avantage si jamais cela vous intéresse…

Enfin je vous mets en lien deux vidéos, la première afin de voir à l’œuvre le maître forgeron Pino Costa et la seconde la présentation de cette arme par Maestro Danilo Rossi Lajolo di Cossano.

Voilà, j’espère que cet article vous en aura appris un peu plus sur cet objet si particulier mais également sur ceux et celles qui l’utilisaient au quotidien. Pour ma part je prends de plus en plus plaisir à construire ce blog afin de vous faire découvrir une Italie à mille lieux des pizza, spaghetti et gondoles, histoire de sortir des sempiternels clichés !

A bientôt pour la suite !


beidana moderne d’entrainement LKFS

 

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_%C3%A9vang%C3%A9lique_vaudoise
http://Alpicozie.legart.it/beidana/index.html
www.muséeprotestant.org
http://guerrasullealpi/forum.free.it
http://http://beidana.weebly.com/
http://miles.forumcommunity.net/?t=51498241
https://myarmoury.com/talk/viewtopic.php?p=307081
« Sur le Fil de la Lame » de Danilo Rossi Lajolo di Cossano

Laisser un commentaire