La Dague selon Fiore Dei Liberi

Cet article est la traduction de l’introduction du livre de Guy Windsor, Mastering the Art of Arms, The medieval Dagger, volume one. Quelqu’un de très accessible qui m’a gentiment autorisé à utiliser son travail pour mon article.

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Pour en voir et savoir d’avantage sur le travail du Monsieur :

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Bonne lecture !

Il existe quatre versions du Fior di Battaglia ; toutes sont manuscrites et diffèrent. On les a nommées suivant l’endroit où elles sont conservées aujourd’hui : le MS (=manuscrit) Getty au Musée Getty de Los Angeles ; le MS Morgan dans la Bibliothèque Pierpont Morgan à New York ; le MS Pisani-Dossi chez un collectionneur privé en Italie et le MS BNF dans la Bibliothèque Nationale Française de Paris.

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Peut-être une représentation de l’auteur lui-même

 

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Fiore dei Liberi (dont le nom signifie « Fleur des Libres ») naquit aux environs de 1350 et mourut après 1410. Il fut un expert dans l’Art des Armes et clama avoir eu plusieurs chevaliers célèbres comme disciples. On ne sait pas grand chose à son sujet à part ce qu’il écrit à propos de lui-même dans l’introduction de son livre mais la rue principale de sa ville natale (Premariacco, proche de Cividale del Friuli dont le centre-ville historique est à voir ! , NDT) porte encore son nom donc on peut en conclure qu’il était aussi bon que ce qu’il prétendait. L’Art de Fiore est immense et offre un large panel, le travail qu’il présente à la dague occupe la plus large section de son livre. […]

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Je suis quand même allé vérifier in situ

                                                                      LES PRINCIPES FONDAMENTAUX

                                                                                                                            Contrôle l’arme, détruit l’homme

Afin de parvenir à ce but établi, il faut observer une série de principes qui seront à appliquer à la technique. Les quatre éléments clefs sont :

-Temps

-Mesure

-Structure

-Flow

(NDT :Je vous suggère à ce propos de (re)lire l’article de Maestro Toran où il parle de certains principes qui vous le verrez, ne sont pas si différents) —> lien

Le temps

Chaque action a un début et une fin – on mesure l’action par le temps nécessaire qu’il faut pour partir de l’un pour arriver à l’autre. Contrer l’action doit s’opérer au moment juste dans cette échelle de temps. Par exemple, mon adversaire veut me perforer le crâne. Je veux intercepter son coup et le frapper. Si je me protège avant son coup, mon action échoue. Si j’essaie de me protéger après qu’il m’ait frappé, c’est peine perdue, il m’a déjà touché. Si je me protège lors du coup, il se peut alors que ça fonctionne. Nous pouvons diviser son coup en un nombre infini de minuscules unités de temps, mais en pratique, nous pouvons agir contre son coup lors de ces temps suivants :

1. Avant qu’il ne déclenche – nous pouvons empêcher qu’il se produise

2. Lorsqu’il quitte le point de départ

3. A mi-distance de la cible

4. Juste avant qu’il n’atteigne la cible

5. Lorsqu’il passe la cible (ce qui nous demande d’avoir esquivé le coup)

Le moment correct pour parer est 3 ou 4 ; pour déclencher une contre-attaque, 2 ; pour attaquer, 1 ; pour esquiver, quelque-part entre 2 et 4 ; pour frapper après une parade, 4 ou 5 (ça dépend si le coup était paré au point 3 ou 4).

L’Art de Fiore utilise principalement le point 3, avec une protection solide après que l’attaque soit lancée, mais bien avant qu’elle n’atteigne sa cible. Le temps fait référence au début de l’action – quelle partie bouge la première ? Georges Silver fut pour autant que je sache le premier à écrire sur le sujet et explique dans Paradoxes of Defense les vrais (c.à.d corrects) timings.

-Le temps de la main

-Le temps de la main et du corps

-Le temps de la main, du corps et du pied

-Le temps de la main, du corps et des pieds

Ce qui signifie que la main (ou la dague) devrait toujours bouger la première. Suivant votre mesure, vous avez peut-être à déplacer votre corps et/ou pieds ; ainsi, le mouvement part de la main, puis le corps et enfin les pieds.

La mesure

Toutes les actions martiales possèdent leurs propres mesures – la distance à laquelle elles sont supposées fonctionner. Malheureusement, Fiore ne parle pas du tout de la mesure, mais comme règle générale, la mesure est décrite selon ce que les pieds doivent faire afin d’atteindre votre but. Alors que nous nous approchons de notre adversaire, vous êtes soit :

-Hors mesure

-En mesure large : vous pouvez frapper avec votre attaque la plus longue en utilisant le mouvement avec un seul pied. Avec la dague, c’est un pas.

-En mesure étroite, vous pouvez frapper sans faire un pas.

A un moment donné, votre adversaire se trouvera lui-aussi dans l’une au l’autre de ces mesures. Selon l’angle d’approche et votre allonge, l’un de vous peut très bien être en mesure large, par exemple, alors que l’autre se trouve hors mesure.

La position idéale est celle où vous pouvez frapper sans faire un pas, alors que votre adversaire doit avancer d’un pas pour frapper.

Si vous y réfléchissez, lors de l’attaque avec un pas, vous êtes en fait en train de faire tout le travail partant d’une mesure large vers une mesure étroite alors que l’on donne à l’adversaire l’occasion de passer d’une mesure étroite à pas de travail du tout. Ce premier pas est un passage dangereux lors d’un combat et pas des moindes car vous vous retrouvez sur un pied lors du pas, alors que votre opposant a les deux pieds au sol. « Je pourrais t’affronter sur une seule jambe » est une vantardise courageuse, ce qui nous mène à parler directement de la structure.

La structure

La bonne structure est la fondation sur laquelle repose toute qualité martiale et est l’aptitude fondamentale qui se cache derrière de grands exploits qui paraissent souvent magiques. Pour faire court, c’est aussi simple que de s’assurer que peu importe ce que vous voulez accomplir, chaque os de votre corps (environ 200) se trouve au bon endroit et que chaque muscle (environ 600) a exactement le bon degrés de tension. Cela requiert de l’entrainement mais il est facile d’acquérir une amélioration technique importante avec relativement peu de travail, en minimisant les tensions non nécessaires qui inhibent votre mouvement.

     Peu importe votre structure, elle sera stable dans certaines directions, instable dans d’autres, avec un schéma spécifique de force et de faiblesse. Les qualités martiales viennent en s’assurant que vous bougez d’une position forte qui n’inhibe pas votre mouvement, au travers d’une succession de positions équitablement soutenues dans votre position finale, avec aucune résistance, aucune tension superflue, alors le travail effectué par vos muscles est entièrement disponible pour créer le mouvement. Et ce mouvement est dirigé vers la structure de votre adversaire de façon à ce qu’il exploite le schéma complet de force et de faiblesse dans sa position. […]

     Les êtres humains sont des bipieds : tous les photographes vous le diront, les bipieds sont fondamentalement instables, c’est pourquoi les appareils sont installés sur des trépieds. Imaginez votre adversaire comme des trépieds – où irait la troisième jambe ? Une certaine pression dans la direction d’une hypothétique troisième jambe sera beaucoup plus efficace dans le fait de déstabiliser qu’une pression dirigée vers l’une de ses véritables jambes. Nous appelons cette direction « la ligne de faiblesse » et le point particulier où devrait se trouver la troisième jambe, « le point du triangle ». Bien entendu, cette troisième jambe pourrait se trouver devant ou derrière ; la ligne reliant ces deux points est une autre façon de concevoir la ligne de faiblesse. Alors que vous vous déplacez, vous devez être conscient du changement de ligne de force et de faiblesse. Naturellement, c’est idéal si vos frappes sont faites dans la ligne de force, dirigée vers la ligne faible de votre adversaire.

     C’est important que vous compreniez que chaque position possède une structure idéale sur laquelle vous travaillez afin de l’atteindre, et vos positions ainsi que celles de votre adversaire possèdent des lignes de forces et de faiblesses que vous devez appliquer et exploiter.En général, là où c’est possible, appliquez votre force vers sa faiblesse – si sa ligne est plus forte, changez votre structure.

     L’une des marques de fabrique d’une bonne structure dans une position martiale est qu’elle permet que les techniques sont supposées fonctionner à partir de là et découlent facilement.On l’appelle le « flow ». Je considère la structure et le flow comme des éléments fondamentaux de l’entrainement de base.

Le flow

le flow est l’aspect le plus difficile de cet Art à décrire avec des mots. Cela comprend la vitesse et la génération de force et on en fait l’expérience en tant que liberté de mouvement. Une bonne technique devrait couler sans effort à partir et au travers de l’une de vos positions de garde parfaitement structurée. Si vos actions échouent en ce sens, vous devriez consolider votre structure.  Si votre structure est mauvaise, vous vous êtes déplacé de façon erronée : vous avez échoué dans le flow. Comme évoqué précédemment, toute position est une combinaison de la position de vos os et le schéma de tension de vos muscles. Comment vous vous retrouvez dans cette position détermine le schéma de la tension musculaire en son sein, et par conséquent, détermine en partie ce qui peut être fait à partir de là. Normalement, un mouvement solide et net créera une structure finale plus efficace qu’un mouvement maladroit et pas très heureux.

     Chaque défense que vous effectuerez sera réalisé face à un adversaire qui se déplace d’une certaine façon (les attaques sont parfois contre un adversaire immobile). Votre défense interrompra son mouvement, mais en soi, ça ne suffira pas. S’il peut simplement couler autour de votre défense et frapper, alors la technique échouera. Vous cassez son flow si vous interrompez simultanément son mouvement et interférez avec sa structure.

     Vous pouvez détruire votre adversaire en cassant sa structure, ou en interrompant son flow. Si vous parvenez avec succès à maintenir votre structure et votre flow, vous ne pouvez pas échouer. Rien ne casse la structure et interrompt le flow mieux qu’un coup de lame sur la tête.

   De façon générale, un bon mouvement crée une bonne structure qui génère facilement un bon mouvement. En résumé :

                                                                                 Le flow crée la structure, la structure permet le flow

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Fiore organise son instruction en groupes numérotés : huit choses à connaître lorsque l’on lutte ; quatre types d’attaques avec la dague, sept coups avec l’épée, etc.

Les huit choses dont vous avez besoin en abrazare (lutte) sont :

1. Force
2. Vitesse
3. Connaissance des saisies
4. Connaissance sur comment briser les membres
5. Connaissance sur comment appliquer les clefs articulaires (ligadure, liens)
6. Connaissance sur où frapper (les « zones de douleur »)
7. Connaissance sur comment projeter votre adversaire au sol
8. Connaissance sur comment disloquer les membres

Les adapter à la dague est facile ; les saisies incluent la prise de l’arme et les frappes avec une dague n’ont pas à avoir la même série limitée de cibles qui fonctionne à mains nues. En plus de cela, la plupart des jeux de dague, c’est de la lutte.
Les cinq choses que vous devez connaître lorsque vous vous défendez face à une dague sont :

1. Prendre la dague (adverse)
2. frapper
3. Briser les bras.
4. Appliquer les clefs et les contre-clefs.
5. Projeter au sol

[…] Fiore est inflexible sur le fait qu’il ne faille pas attendre passivement d’être tué, mais plutôt :

« Alors que vous devenez suspicieux quant au danger du couteau de quelqu’un, allez immédiatement vers lui avec vos deux bras, mains et coudes. Faites toujours ces cinq choses : éloignez sa dague, frappez-le, brisez ses bras, coincez-le et projetez-le au sol. Aucun de ces jeux ne va sans l’autre. »

                                                                                                Les Quatre Vertus

 

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Fiore illustre les quatre vertus qu’un bretteur doit posséder :

Fortitudo : la force. Représentée par un éléphant avec une tour sur son dos. La force n’est pas que puissance musculaire mais comme l’image le suggère, elle provient d’une structure correcte.

Presteza : la vitesse. C’est représenté par un tigre tenant une flèche. Ca me fait penser au flow, non seulement parce que les images de la flèche dans le ciel représentent l’éclair, et le tigre appelé ainsi selon le courant rapide du Tigre (le fleuve) le suggère.

-Avvisamento : la  clairvoyance. c’est représenté par un lynx tenant un compas, symbole d’un bon coup d’œil et de mesure précis. Cela fait référence au jugement du temps et de la mesure.

Ardimento : l’audace, le courage. Représenté par un lion tenant un cœur, symbole de grand courage.

Le manuscrit Pisani-Dossi utilise les mêmes symboles mais avec des mots différents : il y a forteza, celeritas, prudentia et audatia. Littéralement, force, vitesse, audace et prudence. Je garde les deux séries de termes à l’esprit lorsque je parle de ces vertus puisqu’elles ajoutent de la profondeur l’une à l’autre sans aucune contradiction.[…]

La suite ? c’est dans ce livre que ça se trouve…

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Mastering the Art of Arms, Volume One, The Medieval Dagger by Guy Windsor.

 

 

Fiore dei Liberi est dans l’ombre de beaucoup de systèmes de combat aujourd’hui, son influence est encore palpable. Pas nécessairement techniquement mais au moins dans leur conception. Inutile de vous dire que le nôtre en fait partie…. pour ceux qui m’ont rencontré et à qui j’ai commencé à expliquer les concepts du LKFS, vous avez certainement dû, en lisant l’article, vous sentir en terre connue. Me trompé-je ?

L’Escrime est une grande et belle famille !

PS : merci à celui qui m’a prêté le livre, tu as fait mouche ! 😉

2 thoughts on “La Dague selon Fiore Dei Liberi

  1. Chouette article. Il faut faire attention a quelques petites choses toutefois. Utiliser des mots modernes pour qualifier les idées anciennes peut provoquer la confusion car les concepts sont subtilement différents même si ils restent reliés à travers l’histoire martiale (nous aurons sans doute l’occasion d’en discuter plus longuement lorsque tu viendra nous donner le stage… : ) ).

    Il faut aussi remarquer que le système de Fiore est « complet ». Il n’est pas question d’adapter un combat (la lutte par ex) pour aider l’autre (la dague) mais de disposer d’un système logique qui permet, en suivant les mêmes principes, d’oeuvrer avec toutes les armes et sans armes, en armure où à cheval… Là encore il s’agit d’un détail qui à son importance.

    Enfin, je crois qu’il est important de préciser la nature de la dague utilisée, pas ou peu tranchante, très pointue, souvent à section triangulaire où carrée, avec une lame de 20 à 25 cm de long et une poignée de la largeur d’une main. Une arme spécialisée de combat ou d’auto défense tenue le plus souvent en « pic à glace ».

    Merci pour ton article.

    1. Je te renvoie les remerciements, ta participation est appréciée. J’aurais pu traduire d’avantage du livre de M.Windsor mais après je ne sais plus m’arrêter… tu as bien fait de préciser ces choses là. Je n’en suis pas spécialiste, il faut laisser la parole à ceux qui savent.
      Ce que je retiens personnellement c’est de voir que ces concepts valent toujours aujourd’hui et sont applicables si on sait les faire évoluer. Ce n’est jamais la somme de techniques qui compte mais les principes derrière. J’aime cette correspondance avec notre système qui se veut le plus complet possible. A l’inverse de pas mal de systèmes modernes qui veulent aller à l’essentiel, nous cherchons à former l’individu, nous n’offrons pas de raccourci, la route est longue, souvent des personnes s’arrêtent sur le côté de la route mais le bus ne passera pas pour arriver à destination et faire gagner du temps. Pas de triche, on marche à son rythme et on avance. Ce n’est pas la destination qui compte mais le chemin que l’on prend. Encore mieux lorsque l’on croise des gens qui prennent la même route ou que l’on croise à des carrefours.
      L’idée de l’article est venue en réfléchissant aux divers dogmes qui s’affrontent dans le milieu du couteau. « Ne pas saisir, jamais ! » Je me dis qu’à l’époque de Fiore on ne se jetait pas des géraniums à la figure pour lors d’un reglement de compte ou d’un crime crapuleux. On n’a certainement pas inventé la violence au 21ème siècle. Pourquoi dénigrer l’époque de Fiore pour réinventer la poudre aujourd’hui? Je me dis que s’inspirer de ce qui se faisait avant avec l’intelligence de le transposer correctement à notre contexte doit certainement valoir la peine de s’y attarder un tant soit peu. Certains s’y essaie, et j’ai trouvé leur travail plutôt concluant, comme quoi…
      Au plaisir de se revoir !

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