La mesure en escrime

Je voudrais partager avec vous la traduction de cet article écrit par le Maître d’armes Giancarlo Toran sur ce qu’est la mesure en Escrime. Ce n’est encore une fois pas réservé uniquement qu’aux armes longues, nous pouvons très bien l’adapter à tous les sports/systèmes d’opposition (avec les modifications adéquates de la forme mais le fond reste le même). C’est un principe universel que l’on retrouvera aussi bien en boxe qu’en escrime courte (je regroupe toutes ces disciplines lorsque je parle d’Escrime). D’ailleurs j’ai choisi d’illustrer l’article à ma manière pour justement montrer ce « pont » entre les pratiques.

C’est le deuxième écrit que je traduis de ce grand monsieur, je le fais toujours avec grand plaisir tout en essayant bien évidemment de rester le plus fidèle possible au texte original. Bonne lecture !

La mesure : un bon escrimeur la « sent »

Temps, vitesse et mesure : la plus importante est la mesure, disaient les vieux Maîtres. Et aussi les nouveaux : les conditions de réussite d’une bonne action d’escrime n’ont pas changé.

La mesure est tellement importante que nous devons bien expliquer ce que c’est, et comment on s’entraîne pour être capable de la gérer.

La mesure en escrime est la distance entre les deux adversaires qui s’affrontent. Une distance variable qui dépend de multiples facteurs. Elle ne se mesure pas en centimètres mais il faut savoir l’évaluer, la gérer et la prévoir.

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Ici je touche ma cible et il lui manque quelques centimètres, elle diffère donc pour chacun d’entre nous. Ce n’est en aucun cas une valeur absolue.

 

Une des premières choses qui s’apprend dans les salles d’escrime, c’est de se mettre à la distance pour porter une attaque. D’immobile (sans déplacer les jambes, de « pieds fermes » comme on disait) : c’est à dire à la mesure rapprochée ; avec la fente et donc à la mesure juste, ou d’allonge ou de fente ; en marchant veut dire avec un pas vers l’avant suivi de la fente.
L’adversaire ne bouge pas, on évalue la distance ou décide du mouvement nécessaire.
Dans les traités classiques, les mesures, pour les exercices, sont au nombre de trois : celles indiquées au dessus.
Dans les textes plus récents, ça va jusqu’à cinq : à l’épée mais également au sabre, on peut toucher la cible avancée avec un pas avant suivi d’une fente ; à l’épée en particulier il est utile de s’entraîner aux remises dans la mesure très rapprochée, à la limite du corps à corps.
Il est bon de souligner que l’on parle ici de différences didactiques : la réalité est beaucoup plus complexe et les nuances sont infinies.

Afin d’apprendre à évaluer (pour commencer à apprendre), on se donne des points de référence qu’il faut prendre avec une certaine flexibilité, vu la différence de tailles.

Pour la mesure juste par exemple, du temps de Masaniello Parise, on se mettait en garde avec l’arme à l’horizontale, les pointes dépassant les coquilles adverses d’environ quatre doigts.
A cette époque-là, la garde de base était plus ample et la fente plus courte : on était moins rapide dans les mouvements car on prenait en compte non pas la piste moderne mais le terrain du duel qui n’autorisait aucune erreur. Aujourd’hui, comme bonne référence de départ, plus pratique, ça pourrait être celle des pointes sur les coquilles.
Un exercice utile : prendre une certaine mesure, par exemple, en se mettant en garde, armes à l’horizontale avec les pointes qui touchent les coquilles adverses (ou le pli du coude, la poitrine ou la moitié de la lame adverse…) puis on échange de place en tenant l’arme à la première position (NDT : équivalent de la position du salut). L’un des deux, à ce moment précis devra retrouver la mesure fixée en regardant l’autre (et non pas les différents points de références sur la piste). Enfin, les deux remettent l’arme à l’horizontale et vérifient si la mesure est de nouveau celle qui avait été pré-établie.
Que regarde-t-on dans ce cas pour une meilleure efficacité ? Une question qui méritera une réponse approfondie, en tout autre lieu. (NDT : si je trouve le texte où figure la réponse, promis vous l’aurez).

Ensuite, on apprend à maintenir une mesure donnée : lorsque l’adversaire (le Maître ou le compagnon d’entraînement) fait un pas vers l’avant, on fait un pas vers l’arrière, ou vice versa, pour maintenir inchangée la distance fixée. L’un se déplace en premier, l’autre suit, rapidement mais toujours après un certain temps, quand bien même minime : le temps de réaction simple à un stimulus visible est d’environ deux dixièmes de seconde.
Il est essentiel pour l’efficacité de cet exercice de vérifier que : celui qui guide (qui décide si et quand avancer/reculer) doit fréquemment s’immobiliser, contrôler si la distance est restée la même. Autrement c’est seulement de la gymnastique pour les jambes, pas pour la tête.

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Maintenir la mesure juste

 

Maintenir une mesure donnée : Laquelle et pourquoi ?

Si l’adversaire avance pour toucher, ne suffirait-il pas de s’éloigner le plus possible ? Non, et pour deux raisons valables.

La première est évidente : on ne peut reculer indéfiniment parce que le terrain ou la piste sont limités. Il convient de reculer suffisamment pour ne pas recevoir la touche mais pas plus. La seconde l’est un peu moins : le coup, il ne faut pas se le prendre mais il faut aussi le donner et pour ce faire, il faut rester assez proche. Lorsque l’adversaire s’arrête ou n’a pas pris l’initiative, il convient d’être suffisamment proche afin de nous rendre dangereux à notre tour.

D’accord mais près et loin comment ?

Ce n’est pas une question de centimètres, nous l’avons déjà dit, mais de sécurité. Si l’autre part, je dois avoir le temps de m’éloigner. L’espace qu’il me faut dépend de la rapidité qu’il met à le parcourir et de celle que je mets à reculer ; je dois le voir, réagir et pendant que lui s’est rapproché un peu, je dois me déplacer vers l’arrière afin de me tenir hors de portée lorsqu’il déclenchera son attaque. Nous sommes déjà génétiquement équipés pour « sentir » cet espace et ce temps : nous devons seulement nous adapter à l’instrument qui prolonge notre bras et être très attentifs afin de ne pas nous laisser surprendre.

Exercice : mon adversaire me lance une attaque à la poitrine (avec une marche ou deux en avant avant de se fendre, au choix de celui qui attaque) et puis retourne en garde, en attitude d’invite. Je me recule suffisamment pour l’éviter (le minimum possible) et je « rentre » avec un coup direct lorsque lui revient en garde, toujours sur l’invitation : dans cet exercice, il ne faut pas parer.
Pour réussir à le toucher, je dois être prêt à repartir, ceci demande équilibre et une bonne position de garde (jambes bien pliées) et je dois reculer à peine ce qu’il faut. Je dois quasiment être effleuré par sa pointe si je suis bon : si j’ai un très bon « contrôle » de la mesure. Le jeu peut se poursuivre à l’infini (super entraînement pour les jambes) si le premier, à son tour, après avoir lancé l’attaque, recule pour éviter celui de son partenaire et se tient prêt à « rentrer » à son tour.
Ca se poursuit jusqu’à ce que l’un des deux ne réussisse plus à toucher ; en général, celui qui a le mieux conservé l’équilibre et la distance et a obtenu (en se laissant approché le plus) que l’autre se fatigue complètement est sûr de toucher.
Rester loin est facile et instinctif. Rester près est plus difficile, il faut s’entraîner à le faire.
Lorsque l’on devient bon, la mesure se « sent ».
On sent nettement la différence entre la mesure de sécurité ou de contrôle et le fait d’être « dans » la mesure.

Au cours de l’assaut, on « entre » et on « sort » de la mesure.
Lorsque l’on entre (la vraie « juste » mesure : très proche de celle de Masaniello Parise), c’est pour des temps très brefs : pour conclure par une attaque, pour se remettre en zone sûre après avoir fait une feinte ou bien parce que les conditions trouvées (comportement, mouvement de l’autre) ne sont pas celles espérées.
Si je suis prêt à entrer, parce que j’ai préparé moi la situation, je peux déclencher immédiatement l’action décisive.
Si je ne suis pas prêt, parce que c’est l’autre qui l’a préparée, je me rendrai compte avec du retard de l’opportunité et je réussirai difficilement à l’exploiter si ça n’aura pas déjà été fait par lui. Retard : comme je l’ai déjà dit, nous parlons d’un ordre de grandeur aux alentours de deux dixièmes de seconde, le temps de réaction simple.

A partir de là, l’importance de l’initiative et de la provocation.
L’initiative, c’est qui avance le premier; la provocation efficace (invitation, action sur le fer, feinte – avec le fer ou au corps) c’est qui prend l’initiative et choisi d’entrer dans la mesure ou qui décide du moment où il laissera l’autre (qui a cédé l’initiative) entrer.
Le contrôle rapproché (à la limite de l’entrée dans la mesure) permet une provocation efficace.
Comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, d’un point de vue tactique les mesures importantes sont au nombre de deux : celle de contrôle et celle d’action.
Extérieur et intérieur : mais à peine à l’extérieur si le contrôle est bon.
J’ai appelé « zone critique » ou « point critique » la zone de limite : où fonctionnent les feintes, pour les utilisations diverses que l’on peut en faire (pour toucher, sonder, parer, programmer l’autre etc…).
Un athlète expert sait se placer à la limite de la zone critique et y rester avec calme.
De là il peut mettre sous pression l’adversaire et le punir avec facilité et rapidité lorsque celui-ci commet une erreur : constamment et des deux côtés, il lui fera faire des fautes et ainsi il il pourra mieux en interpréter les possibilités et les intentions.
Et si les deux adversaires sont des experts ? Nous sommes ici dans le vif de l’escrime : les champions prévoient, programment et parient.
Même si, bien souvent, ils ne se rendent pas compte non plus qu’ils le font.

Ils prévoient : si je pars pour toucher mon adversaire, qui est statique, j’évaluerai la distance à parcourir. Mais, aussitôt que je me déplace vers lui, il pourra également reculer, en la rendant plus longue; ou avancer la rendant plus  courte.
Si j’avance « pour voir », c’est à dire lentement, l’autre peut facilement s’éloigner.
Si j’attaque à la vitesse maximum, l’autre peut me contrecarrer en raccourcissant la mesure.
Si, toutefois je lui ai donné les signaux justes (en premier lieu et à plusieurs reprises, en programmant d’une certaine façon les réponses; ou alors en le trompant immédiatement sur mes intentions de départ), je peux prévoir ce qu’il fera.
La certitude, toutefois, je ne l’aurai jamais.
Je dois parier avec moi même qu’il en sera ainsi et prendre le risque.
Si je suis déterminé, il arrivera souvent que l’action erronée réussisse ; si j’hésite, je pourrai facilement transformer en erreur l’action juste.
Pourquoi ? Je vous clarifie ce point par l’exemple. Si je pars décidé en contretemps (j’entre dans la mesure en figeant l’attaque, pour parer la sortie dans le temps) mais l’autre ne tend pas le bras, je pare dans le vide et complète l’action en lançant l’attaque, je pourrai très probablement, même si j’ai mal prévu mon coup,  marquer le point : si l’erreur n’est pas due à une plus grande intelligence de l’autre, il me restera l’avantage de l’initiative.
De plus, s’il ne m’a pas arrêté avec un contre (une feinte dans le bon temps par exemple), que lui non plus n’a prévu de façon quasi certaine, la suite est donc laissée au hasard et aux automatismes.
Si, en revanche, j’ai fait une bonne préparation, mais j’hésite en rentrant dans la mesure, mon hésitation pourra me faire exécuter une parade insuffisante ou donnera le temps à l’autre de remédier d’une autre façon.
Moralité : si tu as décidé, va et ne reviens pas en arrière.
En d’autres mots : lorsqu’on entre dans la mesure, les actions sont en circuit ouvert. Il n’y a pas de temps pour réorganiser le feedback (comme dans les actions dites en circuit fermé). Il y a un temps pour élaborer (mesure longue) et un temps pour agir (mesure brève, ou d’action).

A présent nous pouvons approfondir un peu le sujet.

Si je dois parer, ou toucher, l’efficacité de mon geste dépendra de la rapidité de tous les deux.

Il est plus difficile de parer un coup très rapide, plutôt qu’un lent (le « faux-temps » mis à part, mais ça c’est autre chose). Contrôler signifie réagir après avoir vu (plus généralement, après un stimulus sensoriel), suivant un programme donné.
En escrime, on en vient souvent à se déplacer dans la même direction que l’autre : si lui avance, je recule et vice versa car qui avance, contrôle, pour attaquer à partir de la mesure donnée (et après avoir trouvé les conditions adaptées).
De cette façon on peut dire que la rapidité relative d’une attaque, qui est celle qui compte, peut être drastiquement réduite, en se déplaçant rapidement dans la même direction, en reculant.

Un arrêt d’épée (l’arme dans laquelle la différence minime de temps mesurable est déterminée par le chronomètre : la moitié d’un dixième de seconde) à la cible avancée, par exemple, peut être lancé avec une certaine tranquillité, si nous sommes bons dans la retraite rapide : parce que la rapidité relative du coup qui arrive devient très lente. Entraîner l’élève à ça est très important : parfois, vouloir en hâte arriver le premier nous amène à lancer l’attaque trop rapidement avec le bras contracté.
On n’a pas le temps de chercher l’angle, d’opposer correctement ou de bien diriger la pointe. Il faut entraîner l’élève à se sentir calme (si les jambes sont prêtes) avec la pointe de l’adversaire bien proche de son propre corps; ou à viser une cible suffisamment reculée, avec pour seul avantage quelques petits centimètres : avec une rapidité relative proche de zéro, c’est plus que suffisant pour éviter la double. Pour la chercher, en revanche, il convient de se rapprocher de l’adversaire en additionnant  les deux vitesses.
Les mêmes principes peuvent s’appliquer aux parades et aux attaques. Elles requièrent elles aussi un contrôle strict de la mesure, et donc de la vitesse relative : aussi, mais pas seulement.

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Ici, parade et riposte  dans un temps très court (quasi simultané)

 

Si nous avons une taille et une vitesse différentes, la zone critique ne sera pas la même pour tous les deux (sans parler de la profondeur différente avec laquelle je peux toucher, si il y a aussi les cibles avancées qui demandent une habileté particulière).

Je peux me sentir en sécurité à une certaine distance qui est toutefois trop longue pour mon adversaire : pour entrer dans la mesure, il devra se rapprocher un peu plus.
Je serai avantagé si je réussis à tenir mon adversaire entre les deux distances critiques, la mienne et la sienne : je serai toujours en sécurité, lui toujours en danger.
Le coût majeur, même en terme de ressources mentales (l’attention a un coût élevé) il le supportera lui : il aura intérêt à se tenir plus loin encore des distances critiques ou a dépasser avec une rapidité maximum l’intervalle dans lequel il est le seul à être en danger.

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A…….<——————-B

Grandeur et rapidité, à partir des deux, sont déterminées les distances critiques. En général, le plus petit est le plus rapide et il compense la différence d’une certaine manière.
Néanmoins, autre facteur très important est à prendre en considération : le facteur psychologique.
A la base de tout, il y a l’évaluation de la distance, qui est fortement influencée par l’état d’anxiété.
On a tendance à se sentir en sécurité à une distance plus grande que nécessaire ou simplement si on la lit mal : comme ces enfants qui dessinent des pièces de monnaie plus grosses lorsqu’ils sont pauvres.
Parvenir à rester calme et relâché mais bien réactif, à une distance rapprochée est une grande vertu ; il faut bien travailler et beaucoup, également sur d’autres plans afin de l’acquérir ou la renforcer.
Il apparaît clair, aujourd’hui (je me le souhaite, tout du moins), que la vraie bataille, préliminaire, ne se fait pas sur le plan des contraires techniques (je pare, tu fais la feinte et cavation) mais sur le plan de la mesure.
Il peut se produire que les deux, convaincus d’avoir compris les intentions de l’autre, consentent à entrer dans la mesure en même temps : à ce moment là, les actions techniques se confrontent et l’on voit qui a prévu juste. Comme au poker en somme.
Plus souvent, on entre dans la mesure après une vraie bataille : l’emporte celui qui a pu fixer le temps, le moment exact de l’entrée dans la mesure, quand l’autre n’est pas prêt. De la mesure nous sommes arrivés au temps mais ceci est un autre sujet et même s’il est très lié au premier, nous le verrons lors d’un prochain article.

Giancarlo Toran

J’espère que vous avez apprécié cet article, n’hésitez pas à COMMENTER, PARTAGER,…

@ bientôt pour la suite

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