Les 3 Chevaliers

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Avant de vous expliquer qui m’a inspiré l’idée du titre de mon blog, laissez moi vous présenter un peu la situation en Italie en ce qui concerne la pratique des arts martiaux. Ceux originaires de la fameuse « botte » sont pour une très grande majorité de pratiquants, quasiment inconnus. Même sur leur propre territoire, ces disciplines sont très marginales et seulement pratiquées par une poignée d’irréductibles. Ce n’est pas une nouveauté car nous retrouvons ce cas de figure un peu de partout ; l’Italie ne déroge pas non plus à la règle. Il est toujours plus excitant d’aller chercher un art qui se trouve de l’autre côté de la planète que celui qui se trouve à deux pas en sortant de chez soi.Pourquoi ? Les tenues, les ceintures, les beaux logo, l’accent du professeur si en plus on a la chance qu’il arrive directement du pays source font que l’on s’évadera plus facilement de notre quotidien l’espace de quelques heures par semaine en pratiquant quelque chose d’exotique. On se prendra donc volontiers pour un bushi japonais ou un moine de Shaolin le temps de parfaire ses gammes dans un beau Dojo, avec une conception de l’art martial bien souvent aux antipodes de ce qui se faisait originellement. On ajoutera que ces arts martiaux véhiculent un nombre important d’histoires idéalisées évoquant des maîtres célèbres, des contes religieux,… ce qui participera au fantasme du pratiquant. Le cinéma et ses acteurs charismatiques ont aussi fortement dynamisé l’implantation, la vulgarisation et la pérennisation de ces disciplines que l’on ne présente plus aujourd’hui tellement elle sont ancrées dans l’imaginaire collectif. La machine est bien huilée et ça fonctionne !

Il y a bien entendu d’autres raisons à la désertification des salles d’armes italiennes, comme le fait que la société ait changé, que les besoins ne soient plus les mêmes, que le port d’armes soit prohibé,… et que certains systèmes étrangers vendant « l’invincibilité » possèdent un argument commercial de choc. Néanmoins, il y en a une autre à laquelle on ne pense pas forcément : les disciplines martiales en Italie ont été fortement (et pour certaines le sont encore), très liées à des univers pas très « clairs » dirons-nous. Elles étaient réservées à une certaine catégorie de personnes plus à sa place enfermée derrière des barreaux plutôt que clamée sur la place publique. Enfin cela étant très subjectif, ça dépend toujours de quel côté on est assis au tribunal ! Sa propagation aux étrangers était bien entendu hors de propos, si ce n’est que depuis peu, grâce notamment à quelques changements de mentalités, certaines écoles porteuses de traditions pluriséculaires émergent doucement de l’ombre.

Les arts martiaux italiens jouissent d’histoires et de personnages célèbres eux aussi, bien sûr, on ne les raconte que rarement en dehors de cercles d’initiés. La plus fameuse étant l’histoire des Trois Chevaliers Espagnols, c’est donc celle là que j’ai choisi de vous raconter. Je ne prends pas de risques en faisant cela car elle est racontée dans des livres aujourd’hui, voire dans la presse. D’ici qu’ils en fassent un film… Pour ce faire, j’ai croisé plusieurs sources, elles divergent parfois sur des points de détails mais gardent tout de même la même trame. Il faut savoir que ces histoires, suivant qui les écrit et à qui elles sont destinées, n’auront pas la même profondeur. Il y a toujours plusieurs niveaux de lecture possible. Pour ma part, j’en resterai au premier niveau avec vous. Des infos supplémentaires se trouvent dans le livre « Sur le Fil de la Lame » , c’est aussi pour ne pas gâcher au lecteur le plaisir de la découverte que je ne dévoilerai pas plus de détails ici.

Nous sommes donc au tout début du 15ème siècle, trois chevaliers partent d’Espagne pour rejoindre la petite île de Favignana au large de la Sicile. La raison ? Un crime. Celui d’avoir lavé par le sang l’honneur de leur soeur, souillé par un homme. Leurs noms ? Communément appelés Osso, Mastrosso, Carcagnosso, on les retrouve entre-autres sous les noms de Conto, Rosso, Fiorellino di Spagna. Tout dépend où l’on se trouve en Italie, ceux-ci diffèrent. Qui sont donc ces trois mystérieux personnages ? On dit d’eux qu’ils étaient des chevaliers de Tolède, affiliés à la loge maçonnique « La Garduña », société puissante influençant même le système politique espagnol. Se sont-ils réfugiés sur l’île, ont-ils été condamnés ? Difficile de répondre avec certitude. Quoi qu’il en soit, une chose est « sûre », ils auront passé ensemble 29 ans, 11 mois et 29 jours totalement reclus. Cependant, ils n’étaient pas seuls. Peu en parlent (dans les articles destinés au grand public) et bien qu’ils soient les éléments centraux, avec eux se trouvaient alors Salvatore Balsamo et Peppino di Montalbano mais également un équipage de sept marins lors de la traversée en bateau. Les chiffres ne sont jamais choisis au hasard, la symbolique est ici très importante. A l’issu de cette longue période furent établies les règles d’honneur et d’omertà qui constituèrent les bases de l’Honorable Société, point de départ des principales mafias italiennes. A la suite de cela, Osso fondera Cosa Nostra en Sicile, Mastrosso, la N’drangheta en Calabre et Carcagnosso, la Camorra à Naples. Avec leur aide, Peppino di Montalbano et Salvatore Balsamo créeront un autre groupe dans les Pouilles. Les bases sont archi solides, se sont de vraies structures militaires avec des grades, chacun y trouve sa place avec un rôle bien défini et une perspective d’évolution au sein de la hiérarchie. Les valeurs y sont très présentes, notamment les références aux cultes et aux personnages religieux. L’Archange Saint-Michel y tient une place de premier choix, on fait appel à lui lors du Rite d’Initiation des nouveaux affiliés, appelés « Baptême ».  Aujourd’hui, il semble que seule la N’drangheta perpétue encore cette tradition et soit restée fortement attachée à cette symbolique. Les autres ont coupé leurs racines depuis quelques années maintenant…

Nous voyons donc le lien fort qui unissait ces illustres personnages aux sociétés malavitose (criminelles), pourtant d’autres sociétés se réclament tout autant de ces Trois Chevaliers Espagnols. Il existe encore dans l’Italie méridionale des familles composant des sociétés dites, di vita (de vie) dont les membres seraient les descendants directs des Chevaliers de l’Humilité qui ont également pour référence Osso, Mastrosso et Carcagnosso. « Mais comment est-ce possible ? » me  direz-vous. Revenons donc en arrière. Après quasiment trente ans d’isolement sur l’île, ce n’est donc pas une mais deux sociétés secrètes avec des buts totalement opposés qui furent mises au point. Chacune d’elles possédait ses propres rites et ses propres codes mais en y regardant de plus près, on voit bien qu’elles se sont influencées l’une l’autre. Un langage particulier avait été également mis au point, celui-ci est toujours employé de nos jours par les deux branches et est indéchiffrable pour le non initié. Ainsi, les trois chevaliers changent « de cape ». Bien que toujours originaires d’Espagne, ce ne sont plus cette fois des criminels de la Garduña mais peut-être des chevaliers Templiers en exil après la chasse organisée par le Roi Philippe IV le Bel. Ici se pose toutefois un problème de date. En effet, elles ne coïncident pas avec le cours des événements historiques. Cet anachronisme alors ne ferait pas d’eux des Templiers mais pourquoi pas alors des descendants ou des membres d’un ordre différent… Bref, l’histoire ici se trouble d’autant plus mais ce n’est pas le plus important. Ce que l’on retiendra principalement ici, c’est que ces Chevaliers de l’Humilité composant cette société maçonnique avaient pour mission de défendre les pèlerins en proie au brigandage sur la longue route dédiée au culte de… Saint-Michel ! Intéressant non ? Vous remarquerez les similitudes entre les histoires et les personnages… Chemin donc qui part du Mont Gargan dans les Pouilles où se trouve la Grotte de Saint-Michel, qui fait étape dans le Piémont pour arriver en Normandie, je vous laisse deviner où…

Sites dédiés en Europe à l’Archange Saint-Michel

En guise de conclusion, je rajouterai juste que comme toute histoire, tout ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il serait sans doute vain de chercher uniquement des traces matérielles, comme par exemple des reliques, de ces trois fameux chevaliers. A ma connaissance, rien ne prouve qu’ils aient véritablement fait partie de ce monde un jour. Il est bon de souligner qu’ils font aussi bien souvent écho avec d’autres traditions beaucoup plus connues que l’on retrouve à d’autres endroits du globe et à diverses époques. Cela dit, n’étant moi-même qu’au début de mes recherches, d’autres personnes (également évoquées dans le livre) sont bien mieux placées et documentées sur le sujet pour y répondre. Alors mythe ou réalité ? la frontière est étroite… Une chose est sûre en tout cas, ils ont marqué durant des siècles des générations de personnes, et ce n’est pas prêt de s’arrêter car ils ne nous ont certainement pas livré tous leurs secrets.

Pour celui qui sait voir et qui a envie d’aller outre, je peux vous assurer qu’un univers vaste et fascinant est à découvrir. J’espère que cette histoire vous aura plu, nous aurons certainement l’occasion d’en reparler dans le futur !

Les recherches sont en cours !