Les origines de la langue sicilienne

Ciao a tutti,

il y avait longtemps que je ne vous avais pas traduit un article, ça commençait à me démanger donc nous revoilà avec la traduction cette fois d’un texte que j’ai trouvé très intéressant, pris sur le site www.ilsicilia.it , écrit par Giusi Patti Holmes.

Si vous êtes comme moi passionnés par les langues, je pense qu’il vous plaira. Retournons une fois de plus en Sicile, une île aux racines multilingues.

La langue est l’histoire d’un peuple et le sicilien est celle des nombreuses personnes qui l’ont habitée. Dire dominée, me paraît désormais anachronique car chacun de nous est l’enfant de ce melting pot de culture dont pour certains prédominent les caractères arabes, pour d’autres les normands ou encore pour d’autres les espagnols etc…

Le sicilien n’est pas un dialecte mais une “Langue” à part entière, c’est tellement vrai que le plus grand poète, Dante Alighieri dans De vulgari eloquentia (de l’éloquence en vulgaire) a écrit : Nous chercherons d’abord à connaître la nature du sicilien car nous voyons que la langue vernaculaire sicilienne s’attribue une renommée supérieure aux autres : tout ce que les italiques produisent en termes de poésie est appelé sicilien […]” Et Giovanni Meli : “Omeru nun scrissi pi grecu chi fu grecu, o Orazziu pi latinu chi fu latinu? E siddu Pitrarca chi fu tuscanu nun si piritau di scrìviri pi tuscanu, pirchì ju avissi a èssiri evitatu, chi sugnu sicilianu, di scrìviri pi sicilianu? Haiu a fàrimi pappagaddu di la lingua d’àutri?» qui traduit en italien pour les non siciliens signifie : “Homère qui fût grec n’a t-il pas écrit en grec, ou Horace qui fût latin en latin ? Et si Pétrarque qui fût latin ne se priva pas d’écrire en toscan, pourquoi serait-il interdit à moi qui suis sicilien d’écrire en sicilien ? Devrais-je me faire le perroquet de la langue des autres ?”

Grécismes, arabismes, normannismes, catalanismes, francismes, espagnolismes ont laissé des traces indélébiles dans notre idiome, mais l’affaire, comme dans le plus illustre des romans policiers dans lequel on veut trouver un coupable qui réussit à semer l’enquêteur, se complique sur l’origine de beaucoup de mots qui bien qu’appartenant clairement à la matrice arabe, sont communs également au catalan, à l’italien, à l’espagnol et même au dialecte ligure ; pour d’autres en revanche, il est difficile de comprendre s’ils proviennent du catalan, du provençal ou du français, et enfin parmi les ibérismes, il est souvent malaisé de distinguer les catalanismes des castiglianismes.

Quelques mots de la langue sicilienne, en revanche sont à présent entrés de plein droit dans le lexique officiel de la langue italienne et nous avons voulu vous offrir sur un plateau d’argent les plus curieux et inattendus. En voici quelques-uns :

  • abbufarsi, manger à satiété, signifie “se gonfler comme un crapaud” qui en fait se dit “buffa” en sicilien. Ce verbe est entré dans la langue italienne au 19ème siècle (les premiers documents renvoient à l’univers de l’académie navale de Livourne), même si dans la 8ème édition du “Zingarelli” de Mars 1959 il n’était pas encore présent. (NDT : le Zingarelli étant l’équivalent de notre Larousse).
  • canestrato, type de fromage, il dérive de cannistratu et du fait qu’il se conserve dans un panier en osier en forme de corbeille. Il est entré dans la langue italienne dans les années 70. Semblable au pécorino.
  • cannolo, notre pâtisserie typique connu dans le monde entier dérive du mot italien “cannolu” et celui-ci de “canna” (tuyau) : il indique des objets cylindriques  creux et est entré dans la langue italienne début 20ème.
  • cassata, gâteau à la ricotta recouvert d’un glaçage que nous retrouvons déjà écrit en 1897 dans le menu d’un restaurant milanais. Les origines se lient à “qa’sat” qui indique en arabe une grande assiette creuse ; d’autres avancent l’hypothèse que le mot dérive du latin caseus, fromage.
  • dammuso, habitation en pierre avec le toit en voûte qui arrive de l’arabe “dammus”. Ce genre de construction typique, surtout de Pantelleria et avec la découverte de l’île par le tourisme italien, le mot est doucement entré dans la langue italienne.
  • mattanza, abattage des tons, provenant du mot espagnol matanza, il a dû passer à l’italien directement du sicilien.
  • omertà, loi du silence, il a une origine incertaine même s’il fût connut déjà depuis le 19ème siècle : la théorie la plus convaincante la fait remonter au mot latin Humilitas, humilité qui dans divers  passages devient en sicilien umirtà. Elle est communément utilisée afin de définir l’obstination au silence, même dans un environnement non mafieux.
  • picciotto, jeune garçon, il dérive probablement du français puchot. Il pénétra la langue italienne avec l’expédition des Mille de Garibaldi et en effet dans une lettre datée du 24 juin 1860 Ippolito Nievo écrivit : “cela signifie jeune homme et nous  nommons de cette manière ceux des troupes car c’est ainsi qu’ils s’appellent entre eux”.
  • zagara, fleur d’oranger, possède une étymologie arabe et précisément de zahara, blanc resplendissant. Gabriele D’annunzio l’utilisa pour la première fois dans “Piacere” et puis de façon répétée dans “Le Triomphe de la mort”, dans “Forse che sì, forse che no” et dans “Nocturne”.

Maintenant regardons ces mots que vous avez utilisés sans doute plusieurs fois mais dont vous ne connaissez pas leurs provenances. Nous en avons pêché seulement quelques-uns dans une mer très vaste :

  • abbanniarì, proclamer, crier, de l’allemand “bandujan”, faire une annonce publique.
  • abbuccàri, verser, du catalan et espagnol “abocar”.
  • addumàri, allumer, du français de l’italien archaïque “allumare”.
  • addurmiscìrisi, s’endormir, de l’espagnol “adormecerse”.
  • annacàri, bercer, balancer, du grec “naka”, berceau.
  • antùra, il y a peu, du latin “ante horam”.
  • azzizzàri, embellir, orner, ranger, de l’arabe “aziz”, splendide.
  • babbalùciu, limace, de l’arabe “babalush”.
  • babbiàri, plaisanter, du grec “babazo”, bavarder.
  • burgìsi, propriétaire, du franco-provençal “borgés” et du catalan “burgés”.
  • burnìa, vase de conservation, pot, du catalan “bùrnia” et de l’espagnol “albornìa”.
  • ciràsa, cerise, du latin “cerasea” ; du grec “kérasos” ; de l’espagnol “cereza” ; du français.
  • curtìgghiu, cour, de l’espagnol “cortijo”
  • custurèri, couturier, du français “costurier”, de l’espagnol “costurero” et du catalan “costurer”.
  • giùmmu, panache, de l’arabe “giummah”.
  • làstina, complainte, gêne, de l’espagnol “làstima”, peine.
  • muccatùri, mouchoir, du catalan “mocador” et du français.
  • muscalòru, chasse-mouche, du latin “muscarium”
  • ‘nsajàri, essayer, de l’espagnol, ensayar et du français.
  • ‘nzémmula, ensemble, du latin “simul”
  • racìna”, raisin, qui vient du français.
  • raggia, rage, qui vient du français.
  • runfuliàri, ronfler, qui vient du français.
  • sciàrra, querelle, de l’arabe “sciarrah”, hostilité.
  • trùscia, bagage, du français “trousse”.
  • tuppuliàri, battre, du grec “typto”.

Curiosité

Notre île des merveilles possède un sicilien occidental, divisé entre la zone de Palerme, Trapani et Agrigente ; un sicilien central, compris entre les zones de Caltanissetta et Enna, la partie orientale d’Agrigente et les Madonies et un sicilien oriental divisé entre Syracuse et Catane, la partie Nord-Est, Messine et Sud-Ouest.

Le sicilien, que jamais orgueilleux n’est pas une langue qui dérive de l’italien mais tout comme elle, directement du latin vernaculaire et constitua la première langue littéraire italienne et ce déjà dans la première moitié du 13ème siècle dans le cadre scolaire sicilien. Même l’Unesco reconnaît le sicilien comme langue maternelle, raison pour laquelle nous sommes considérés comme bilingues.

En outre, la langue sicilienne pourrait être reconnue langue régionale ou minoritaire sur la carte européenne des langues régionales et minoritaires affirmé par l’article 1  ” par langues régionales ou minoritaires on entend les langues… qui ne sont pas des dialectes de la langue officielle d’Etat”.

Certains spécialistes affirment que le sicilien serait la plus ancienne langue romane, mais une telle hypothèse n’est pas répandue dans le monde académique.

En 2011 l’Assemblée régionale sicilienne a approuvé une loi qui promeut le patrimoine linguistique et la littérature sicilienne dans les écoles.

Avant la colonisation grecque et les arrivée commerciales phéniciennes, la Sicile était occupée par trois peuples : les Sicanes, les Elymes et les Sicules. L’élyme, langue parlée par le peuple de la Sicile au Nord-Ouest était probablement de souche indo-européenne. Son étude est relativement récente et remonte aux années soixante.

On ne sait rien du sicane, langue du peuple de la zone centre-Ouest. Sont considérées sicanes toutes les inscriptions non indo-européennes découvertes dans l’île, mais ça reste au stade de supposition. On ne sait pas grand chose des origines de ce peuple, il existe seulement des théories qui renvoient à Thucydide qui les mentionne comme des Ibères alors que Timée les considérait comme des autochtones, thèse soutenue également par Diodore de Sicile ; cependant il n’existe aucun document concernant la langue parlée, tout cela reste donc uniquement des hypothèses.

En ce qui concerne le sicule, c’est uniquement une langue proche du latin appartenant à la famille des langues latino-falisques et par conséquent indo-européenne

[…]

Noms anciens dérivés du grec

Du grec dorique Aλθαἰος =  nom de famille Alfeo ou Alfei
Du grec dorique Θαἰος = nom de famille Feo ou Fei
Du grec dorique Γρἰθθαἰος = nom de famille Griffeo ou Griffei
Du grec dorique Μαθθαἰος = nom de famille Maffeo ou Maffei
Du grec dorique Νυνζἰος =nom de familleNunziato ou Nunzi
Du grec dorique Oρθαἰος = Orfeo prénom ou nom de famille Orfeo ou Orfei

Les toponymes arabes :

Alcàntara dérive de al-qantar, arche ou pont, le même toponyme est enregistré en Espagne
Alia dérive de yhale, avenue, le toponyme similaire est enregistré en Espagne
Favara de fawwara, source d’eau
Calascibetta, Calatabiano, Calatafimi, Caltabellotta, Caltagirone, Caltanissetta, Caltavuturo dérivent de qalʿat, citadelle, fortification
Marsala de Marsa Allāh/Alì, port de Dieu
Marzamemi de Marsa al Hamam, port des alouettes, des tourterelles
Mongibello, Gibellina, Gibilmanna, Gibilrossa de gebel, mont
Racalmuto, Regalbuto, Racalmare, Ragalna, Regaleali de rahal, lieu de séjour, quartier, hameau
Giarre, Giarratana de giarr, récipient ou jarre de terre cuite
Misilmeri, de Menzel-el-Emir, village de l’Emir
Donnalucata, de Ayn-Al-Awqat, source des heures, des saisons
Mazara del Vallo, de Mazar, tombe, sépulture d’un homme pieux

Noms de familles arabes :

Butera – sans doute issu de l’italianisation du nom arabe Abu Tir (père de Tir), ou bien du métier de berger exprimé par le mot butirah.

Buscema – abi samah, celui qui a un grain de beauté
Caruana – de l’arabe, du perse kārwān, groupe de marchands
Cassarà – de qasr Allah, chateau de Allah (ou Alì)
Fragalà – “joie d’Allah”
Taibi – tayyb “très bon”
Vadalà, Badalà – “serviteur d’Allah”
Zizzo – aziz “précieux”
Sciarrabba, Sciarabba – de sarab, boisson (habitullement du vin ou d’autres alcools)

Influence lombarde

Encore aujurd’hui nous retrouvons ces fameux dialectes gallo-italiques aux endroits où l’immigration lombarde fût la plus présente, autrement dit à San Fratello, Novara di Sicilia, Nicosia, Sperlinga, Valguarnera Caropepe, Aidone et Piazza Armerina. Le dilecte gallo-italique n’a pas survécu dans les autres colonies lombardes comme Randazzo, Caltagirone et Paternò même s’il a influencé le sicilien local courant. Nous le retrouvons dans les mots suivants :

soggiru – beau-père, de suoxer, du latin socer.
cugnatu, beau-frère, de cognau, du latin cognatum.
figghiozzu – filleul, de figlioz, du latin filiolum.
orbu – aveugle, de orb, du latin orbum.
unni – où, de ond, du latin unde.

La lingua Siciliana

Le nombre de normands en Sicile, arrivant directement de la Normandie est difficile à définir, s’ajoutent à eux les mercenaires d’origine lombarde venant du Nord de l’Italie mais également du Sud. Durant les premières années d’occupation de la partie Nord-Ouest de la Sicile, les Normands construisirent une citadelle a San Fratello dans laquelle encore aujourd’hui l’on parle un dialecte gallo-italique clairement influencé du vieux provençal, ce qui mène à croire qu’un nombre important de soldats arrivant de Provence fût appelé à défendre la citadelle. D’autre part, l’école de poésie sicilienne a été fortement influencée par la tradition provençale des troubadours. Tout ceci n’est bien entendu que la partie immergée de l’iceberg d’un sujet fascinant.  Une chose cependant est sûre et certaine, c’est qu’aujourd’hui, nous pouvons dire à ceux qui nous critiquent de ne pas connaître les langues, par exemple les habitants de la perfide Albion ou aux coqs , les cousins transalpins à l’air hautain, que nous sommes un peuple hautement polyglotte.

Gloire, Gloire et encore Gloire à notre Belle Sicile.

article original : ici

Bon on passera sur la fin où l’auteure n’était plus aussi inspirée qu’au début, vous en conviendrez.

En tout cas, s’il y a bien une chose à retenir c’est que ce petit bout de terre aura depuis de nombreux siècles attiré toutes sortes de peuples et de cultures et qu’aujourd’hui, qui de mieux que la Sicile peut se vanter d’avoir un patrimoine et une Histoire si riches ? La Sicile c’est bien plus que l’Italie, c’est le véritable carrefour de l’Ancien Monde au peuple fier de ses racines tourné vers l’avenir.

Merci de rester fidèles à mes articles, à bientôt !

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