Sur la peau…

Parler de l’origine du tatouage italique est bien trop complexe car les sources sont multiples. Ornant la peau des hommes du Néolithique, les tatouages sont selon Hamsley, l’auteur de The History of Tattooing and its Significance « le premier geste conscient par lequel l’Homme se distingue de l’animal ». Ornement artistique, mystique, thérapeutique, ou les trois en même temps,  le tatouage fait finalement partie de notre ADN en quelque sorte (Un peu comme le couteau qui nous sert depuis la nuit des temps à nous défendre, à travailler ou à manger). Il traverse les millénaires et se retrouve chez les diverses populations conquises et assimilées par l’Empire Romain.

Les langues de l’Italie au VIème siècle av. J.-C

Les soldats pratiquaient également le tatouage en marquant les prisonniers afin de les condamner à la « marque d’infamie ». Plutôt donc de parler d’origine, je vais tout d’abord parler d’un courant qui est parvenu en terre romaine :

Signe de dévotion envers le Christ, les premiers symboles religieux (poisson, croix ou phrases) ornaient dès le 5ème siècle les mains et les avant-bras de certains membres des diverses communautés naissantes. Tatoués clandestinement, il existe plusieurs hypothèse quant à savoir pourquoi ils faisaient cela. Je rappelle qu’être Chrétien à l’époque était passible d’emprisonnement et de persécution. Afin de se reconnaître lors de réunions secrètes, signe de totale dévotion du Christ, besoin de souffrir et ainsi de se rapprocher des premiers martyrs ou symbole de résistance face au pouvoir, le doute plane encore… comme vous le constatez vous-même, le risque était grand, mais leurs motivations l’étaient d’autant plus.

Ces signes disparurent jusqu’à l’officialisation du Christianisme au sein de l’Empire Romain ; le tatouage religieux refit donc surface même si l’Église eut beau l’interdire, ils s’est tout de même maintenu jusqu’ici. Lorsque la foi est grande, il semble que rien ne puisse se mettre en travers du chemin des fidèles. Le meilleur exemple, les Coptes d’Orient qui le pratiquent encore aujourd’hui comme autrefois. N’allez pas chercher les normes sanitaires et la déontologie, vous perdrez votre temps…

Durant le Moyen-Age, les Croisés et les  pèlerins arrivés en Terre Sainte marquaient de façon indélébile leur foi sur la peau. On retrouve cette tradition à Loreto, dans le centre de l’Italie (côte Adriatique). Arrivés à la basilique au bout d’un pèlerinage sacré, les pèlerins pour une somme modique, pouvaient eux-aussi graver leur passage ; une baguette en bois et trois aiguilles d’acier, un peu de jus de cerise noire mélangé à de la cendre pour l’encre, et les motifs prenaient forme sous les doigts habiles des moines  «  i Frati Marcatori« . Simples au départ (des croix de diverses formes), ils développèrent par la suite leur propre style et créèrent des motifs élaborés afin de contenter une clientèle toujours plus nombreuse. Comme principal motif on retrouvait ainsi le portrait de la Madone de Loreto, de Saints et la basilique. Ils appliquaient des tampons de bois tâchés d’encre sur la peau pour faire apparaître le motif, la piquaient avec les aiguilles pour faire les contours puis la tiraient pour faire sortir le sang et faisaient enfin pénétrer l’encre de façon indélébile.

 

Les tampons de bois aux motifs très appréciés des pèlerins

 

Les pèlerins ne furent plus les seuls clients des moines encreurs, les marins  voulurent aussi emporter avec eux des motifs religieux lors de leurs voyages ; c’était un bon moyen finalement de se rapprocher de Dieu en plein milieu de l’océan (Ils ont été les premiers défenseurs de la côte adriatique face aux invasions turques au 15ème siècle, pour la petite histoire…). Les Frati Marcatori finirent par incorporer des motifs marins à ceux existants, le sacré se mélangera donc au profane.  Cette tradition religieuse de Loreto se dissipera dans le temps avec le développement du tatouage criminel en prison (et l’arrivée des premiers marins déserteurs).

Les images religieuses furent remplacées petit à petit par des dessins violents, des injures envers les magistrats et le Roi, de vengeance (vendetta) : Rasoirs, couteaux, pistolets, dessins obscènes…. La population carcérale du 19ème siècle était composée de gens du Sud refusant la domination piémontaise, de déserteurs militaires et de criminels. Le tatouage est devenu un véritable rite. Deux ou trois détenus aidaient à tendre la peau, puis préparaient la couleur avec du papier brulé qui donnait la cendre noire. On la mélangeait à du savon pour en diluer la substance. Il était interdit d’utiliser une épingle à nourrice car cela portait malheur alors on construisait des aiguilles avec des bouts de fer aiguisés, liés ensemble avec une sorte de baguette (vous voyez que la technique est restée rudimentaire).  Prenant de l’ampleur, les forces de l’ordre ont commencé à analyser ces motifs, à en comprendre les codes, bref à les étudier méthodiquement afin de classifier la population carcérale. Ces marques indélébiles finirent par porter tort aux ex-détenus qui tentaient à leurs sorties de prisons de reprendre une vie normale. Ils essayèrent de les supprimer avec de l’acide ou au moyen de la scarification (et oui, pas de lasers à l’époque !). Seuls les condamnés à la perpétuité et les camorristes (en gros ceux qui n’avaient rien à perdre ou qui se refusaient à un retour à la vie « normale ») continuèrent d’arborer des tatouages explicites. Qui plus est, le comportement outrancier et d’une vantardise extrême de l’affilié allait de pair avec le fait d’arborer fièrement ses tatouages à la vue de tous. C’est d’une certaine façon grâce à eux que cette forme d’art est parvenue jusqu’à nous, car sans cette transmission, le tatouage dit traditionnel serait tombé dans l’oubli, effacé dans le temps comme ont essayé d’effacer de leur peau et de leur mémoire le reste de la population carcérale.

Le sexe était également tatoué, le monsieur en arborait une épée. Il n’en donna cependant pas la signification.

 

Abele De Blasio a donc divisé les tatouages de la façon suivante :

Les tatouages religieux : les camorristes, croyants et superstitieux, avant de commettre un délit, avaient recours à l’esprit des saints se tatouant l’image de la Vierge, de saints, de croix et d’autres symboles sacrés ; parfois, les tatouages ont une signification ambiguë, comme par exemple « rappelle toi de moi parce que je pense à toi » peut être un tatouage d’amour comme une menace de vengeance…

-Le tatouage d’amour : Composé de fleurs, de vases de fleurs, de coeurs transpercés d’où pendait une petite clé, d’un Cupidon avec dessous parfois le nom de l’être aimé.

-Le tatouage de vengeance : beaucoup de détenus laissaient éclater leur colère et leur désir de vengeance à l’égard des traitres, des policiers ou des juges se tatouant des phrases menaçantes ou méchantes écrites en entier ou seulement les initiales de chaque mots.

-Les tatouages de grade : quasiment toujours sur des zones visibles, composés de lignes et de points et parfois de numéro tatoués sur le dos de la main : une ligne et trois points signifiait « camorriste », une ligne et deux points « picciuotto di sgarro », une ligne et un point « picciuotto onorato » et une ligne seulement pour giovinotto onorato ». Cinq points disposés comme sur la face d’un dé signifiait « enfermé entre 4 murs » mais faisaient aussi référence aux membres fondateurs de « l’Onorata Società » (j’en ai parlé dans d’autres articles).

 

-Les tatouages de profession : c’est l’héritage du compagnonnage médiéval qui se retrouve au début du 20ème siècle. Ils indiquaient la profession de son porteur, ceux-ci se réunissaient en véritables corporations. Les premiers furent les militaires : les carabiniers se tatouaient une grenade et une croix, le cavalier bien entendu un cheval, le pompier se faisait un casque, etc… Les premiers corps de métiers à introduire le tatouage furent les maçons et les forgerons : les premiers se faisaient faire un marteau, compas, équerre, fil à plomb (utilisés ensuite dans les loges maçonniques), les seconds un rabot, lime, vis et verrou.
Le tailleur se faisait graver des ciseaux et un fer à repasser, le boucher une tête de bœuf et des couteaux, un marin évidemment une ancre, un bateau ou les insignes de la marine. Beaucoup de tatouages sont arrivés jusqu’à nous, certains tels quels, d’autres ont évolué mais l’histoire du tatouage traditionnel part de là, et l’Italie représentait déjà à l’époque l’avant-garde pour ce type de symbolisme.

 

Remarquez le masque et les deux fleurets

 

Les femmes n’étaient bien entendu pas en reste, les prostitués et les délinquantes étaient également « décorées » de motifs des plus explicites voire très vulgaires (aujourd’hui on en serait d’autant plus choqué !)

 

Inutile de vous parler des conditions dans lesquelles étaient faites ces « œuvres » ni l’état du matériel utilisé. On risquait même sa vie pour un tatouage. Les graves infections étaient le minimum syndical, parfois il fallait même amputer le membre tatoué, bref, il fallait vraiment le vouloir !

On pourrait continuer ainsi de détailler les symboles et les diverses « populations » tatouées mais il est temps de clôturer ce chapitre. Il y aurait encore trop à dire et un seul article ne suffirait pas.

En tout cas j’espère que celui-ci vous aura plus, je pense que c’est le premier écrit en français sur le sujet (encore une fois, j’ouvre une porte…)

A bientôt !

Sources :
http://oltrelapelle.tumblr.com
L’Uomo Delinquente de Cesare Lombroso
Sul Filo di Lama de Danilo Rossi Lajolo di Cossano
Tattoo la storia e le origini in Italia de Luisa Gnecchi Ruscone
Wikipédia

 

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