Temps, Vitesse et Mesure

Je vous reporte l’extrait d’un article écrit par Maestro Giancarlo Toran, maître d’armes italien d’escrime.  Il fait écho à ce que j’observe depuis des années dans le milieu des arts martiaux et encore plus depuis que je me suis mis sérieusement à pratiquer l’escrime courte et l’escrime sportive. Je me suis dit qu’il serait intéressant de la partager avec vous ; que vous soyez un pratiquant ou pas, il donne matière à réflexion car on peut même le transposer à d’autres univers. Je vous rappelle que certains traités de guerre (Sun Tzu, Machiavel,…) se retrouvent souvent dans les mains de dirigeants d’entreprise ou de politiques entre autres, l’art guerrier est facilement transposable dans la vie professionnelle car dès qu’il y a gestion et opposition, il y a obligatoirement stratégie et tactique.

Le temps, la vitesse et la mesure sont, depuis toujours, les trois piliers de l’escrime, soutenus par la technique.

On pourrait penser que la vitesse prévaut sur les autres alors que c’est justement tout le contraire. Le temps et la mesure, liés au fil double sont en revanche les facteurs essentiels. Le temps, du fait que l’assaut ne dure qu’un bref instant ;  se mène dans des conditions de pression temporelle très élevée ; parce qu’il faut agir avec précision dans des fenêtres temporelles inférieures, par la taille, à celle du temps de réaction simple. Si on pense au coup double à l’épée, une pratique courante, c’est seulement possible dans la vingtième de seconde, un temps quatre fois plus court que le temps de réaction simple.

Tenter de comprendre comment ça fonctionne nous incite à déterminer les causes de l’erreur et sur le processus décisionnel. L’escrimeur accepte de prendre des décisions rapides et dangereuses sur les bases d’un modèle de la réalité construit sur de tout petits indices parmi lesquels même les faux, fournis à dessein par l’adversaire. Il parie sur ses intuitions et prend le risque. Il fait confiance et laisse les commandes à  la partie droite du cerveau, intuitive et immédiate, en les enlevant à celle de gauche, analytique mais lente, prête à inverser le processus lorsque la distance se fait plus longue.

Le procédé essentiel n’est pas d’accumuler des informations mais de sélectionner les plus significatives en identifiant celles qui sont vraies.

L’attention est portée à son maximum  et puisque le maximum ne peut durer longtemps, on repère et provoque les pauses pour en profiter. Choisir le temps de l’action nous mène à savoir repérer le moment exact d’un changement de plan, lorsque les nouvelles défenses ne se sont pas encore activées : une petite fraction de seconde.

Le rythme de l’action est fondamental : comme le danseur, l’escrimeur doit rechercher la synchronisation, la syntonie ; mais à la différence de celui-ci, pour réussir à toucher, il doit la rompre et savoir intervenir à un moment précis de la séquence spacio-temporelle.

Ainsi, la compréhension des mécanismes visuels est d’une grande importance, pour comprendre où, comment, quoi et quand regarder. Le facteur mesure, pour beaucoup,  le plus important, dépend d’une capacité de vision et de prévision. Les auteurs de traités d’escrime ont suggéré quoi regarder, mais malheureusement sans connaissance de cause. Nous devons et pouvons enseigner aux élèves à toucher à un endroit tout en en regardant un autre, pour ne pas perdre le contrôle de la situation, même l’espace d’un instant.

Comme je vous le disais plus haut, à la lecture de ce texte il m’est venu immédiatement en tête les tonnes de vidéos que je peux voir çà et là et qui fleurissent sur le net, et ce, depuis des années. Je suis étonné de voir de plus en plus de styles qui ne prennent pas en compte tous les paramètres cités ci dessus. En fait non, je ne suis pas étonné, on est dans le vouloir paraître et impressionner donc on montre des choses qui font wow ! Mais pour moi, le « wow » ce n’est pas avoir des capacités de vitesse et de puissance hors du commun parce que :

  1. ça ne dure pas dans le temps
  2. utilisé de travers, et bien ça ne sert à rien
  3. ça masque souvent de gros défauts
  4. égo égo égo !
  5. cherchez bien, y’en a d’autres !

Le « wow » c’est gérer son combat (physiquement et mentalement), d’avoir une vraie stratégie. Le « wow » c’est  toucher sans être touché. Le « wow » c’est gérer son espace et étouffer son adversaire. Le « wow » c’est choisir LE moment pour agir, le « wow » c’est le travail des jambes…

Quant aux méthodes de protections personnelles, le « wow » c’est savoir gérer son environnement, savoir anticiper, utiliser les bonnes stratégies ou les bons gestes en cas d’agression, sortir « entier » d’une mauvaise situation. Le « wow » c’est gérer ses peurs (parce que oui, on en a tous, même les superhéros !), etc…

Au lieu de ça, que voit-on le plus souvent ? Un florilège de techniques, plus vite, plus fort, plus haut. On est en permanence sur du record. La preuve, il existe à présent un championnat de self-défense. (Argh! je m’étouffe.) Des bras qui bougent et des jambes qui sont fixées au sol, des drills statiques, des prises de risques maximum sur des couteaux en plastique, des distances de combats aberrantes, des attaques complètement hors mesures pour permettre à mon copain de briller sous les projos,…  Bref, la liste se rallonge au fur et à mesure qu’on invente de nouveaux styles ou concepts. Mais où sont passés les fondamentaux ?

Est ce que vous saviez que le Petit Dragon avait étudié l’escrime ? Les mêmes concepts se retrouvent dans son Jeet Kune Do.

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Mon intérêt n’est pas de nuire à qui que ce soit ou de créer des polémiques bien futiles mais d’essayer de faire ouvrir les yeux sur ce qui est « wow » et ce qui est « cirque martial ». C’est pour cela que je ne veux pas donner de noms d’écoles ou de « maîtres ». Je n’ai pas envie de les voir sonner à ma porte où la casser à coups de tête pour se payer la mienne non plus, surtout que j’y tiens à ma porte (et à ma tête aussi!!!).

Mais bon si vous pratiquez un art martial, un sport de combat, un système de protection personnelle, peut-être vous vous poserez la question de savoir si ces fondamentaux sont enseignés. Quelle que soit la réponse, vous êtes face à vous même quant à la suite à donner à votre pratique. Après tout, l’essentiel est d’être clair avec soi-même non ?

 

 

4 thoughts on “Temps, Vitesse et Mesure

  1. Un article qui me rappelle un beau moment partagé.
    Le travail sur cette demi seconde qui fait toute la différence. Dans l’entrainement c’est quand ça ne marche pas que l’on travaille. C’est quand ça va trop vite; c’est quand on oblige quelque chose en nous a trouver la solution. Pour cela rien à apprendre, juste oser deposer ses armures (ego, techniques, attentes, mental…) et laisser être ce qui doit être.
    Osons nous oser se mettre en « fragilité » ?
    Merci

    1. Après plus de 1000 visiteurs en peu de temps d’existence du blog, tu es le premier à laisser un commentaire. Je me réjouis d’ailleurs que ce soit toi qui ouvre le bal mon cher Jean-Luc.

      Encore des paroles pleines de bon sens et de sagesse. On pense à tort que la « fragilité » n’est pas permise en vidéo en stage ou en cours, car on cherche toujours à se mettre à son avantage, à impressionner son auditoire. Les plus courageux sont ceux qui osent justement rester eux-mêmes et ne pas endosser un habit de Superman et de « tricher » quelques heures par semaine.

      Merci à toi !

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